Union Syndicale de la Psychiatrie USP.


Accueil > Présentation > Textes et analyses > USP > Un scientisme contre les enfants de milieux populaires par Pascal (...)

Un scientisme contre les enfants de milieux populaires par Pascal Boissel

lundi 28 mai 2018, par Usp


La question du scientisme, des scientismes est insistante. Nous avons à la prendre très au sérieux. Voici une contribution à ce débat devenu urgent.

Connaissez-vous Stanislas Dehaene ?
Le Point, dans un récent numéro [1], place son visage en couverture, le présente comme « le pape du cerveau » et lui consacre douze pages.
Ses travaux « visent à enregistrer » les « capacités intellectuelles des enfants pour les comprendre ». Ce qui est dit en creux, c’est que sans « preuve » par IRM et scanner, les travaux sur les apprentissages des enfants accumulés depuis des décennies n’ont pas de valeur scientifique, donc pas de valeur. Serait-ce le nouveau monde de Macron ?

Voici quelques citations de cette interview.
Il est affirmé l’importance de faire du sport et de bien dormir, de faire de la musique et de faire des efforts intellectuels, de lire à haute voix. Ébouriffant, non ? Il y est dit aussi qu’il faut bien « bien nourrir le cerveau » : sans doute avec le reste du corps hébergeant ledit cerveau ? Bref, un certain nombre de banalités, mais rehaussée du prestige de « la science » dure. Mais pas seulement.

L’article souligne : « Ses travaux invalident certaines pratiques pédagogiques. Il est démontré que le cerveau ne peut traiter qu’une tâche consciente à la fois ». Ce qui était reconnu empiriquement comme une (rare) supériorité des femmes sur les hommes est balayé d’un revers d’IRM.
Il y parle des différences entre les filles et les garçons en mathématiques ; cette exclusion genrée ne nécessite pas l’apport des neurosciences pour être démontrée...
L’importance de parler tôt une langue étrangère est soulignée à juste titre ; or, rien n’est dit dans ce long dossier sur les capacités particulières, à étudier mieux, des enfants d’origine étrangère en milieux populaires ; au contraire, ils sont abordés sous l’angle d’un déficit à noter. Le racisme social n’est pas loin.
Il est fait référence aux travaux de Céline Alvarez [2] : Dehaene en a conclu qu’« avec une bonne pédagogie, on peut apprendre à lire plus tôt ». Il cite la méthode Montessori ; rien n’est dit sur le marché en école privée qui lui est associé, ce qui ne saurait disqualifier les travaux de recherche associés à cette méthode, certes.

Approchons du dur de cette interview. L’homme qui se fait photographier avec un moulage de son propre cerveau sur son bureau affirme qu’il est ravi de diriger ce Conseil scientifique car « c’est un problème magnifique que d’essayer de comprendre comment le cerveau apprend ». Si les mots ont un sens, il s’intéresse au cerveau comme d’un objet détaché du corps humain, comme si le cerveau était le lieu unique de la pensée, se désintéressant par méthode des humains et de leurs interactions sociales. Il considère qu’avant lui on ne comprenait pas « comment le cerveau apprend ». Le mépris pour les pédagogues, sociologues, épistémologues, psychologues, et autres est bel et bien affirmé.

Dans un article intitulé « la lecture, un jeu d’enfant. Test. Dans un CP de Marseille, le logiciel GraphoLearn fait le bonheur des élèves... et celui de leur institutrice », accompagné de photos d’enfants en classe avec des casques sur les oreilles, la professeure des écoles se félicite : « Ils sont vraiment dans leur bulle ». Certes, elle ajoute « Ils peuvent aller à leur rythme et avancer selon leur réel niveau de lecture ». Un peu glaçant peut-être.
Aucune connaissance pédagogique si elle n’est pas validée par un protocole appuyé sur des recherches avec IRM ne saurait avoir la moindre validité à lire ici le pape des neurosciences. Il nie le désir du professeur, le désir de transmettre.
On peut s’inquiéter vivement d’apprendre qu’un « guide fondé sur l’état de la recherche », un livret de 130 pages, « pour enseigner la lecture et l’écriture au CP » vient d’être envoyé aux professeur.e.s des écoles. Stanislas Dehaene y est cité douze fois.

Alors la pétition « Pour l’avenir de nos enfants » [3], à propos de ce « Conseil scientifique de l’Éducation nationale » présidé par Stanislas Dehaene, est fort justifiée. Ce texte définit comme imposture la nomination d’un neuroscientifique à la tête de ce conseil. Un élément central de l’argumentation est qu’il est fait « peu allusion aux solutions déjà préconisées par les pédagogues, enseignants, psychiatres, psychanalystes, psychologues, sociologues à partir de leur longue expérience de terrain », ce qui est bien l’esprit de l’interview dans Le Point de l’intéressé.
La dirigeante du syndicat FSU, syndicat qui regroupe des enseignants de tous niveaux, en mai 2018, a alerté sur la « remise en cause des valeurs fondamentales de l’école publique », le renforcement des inégalités scolaires et des « déterminismes sociaux ». Et sur le « renoncement au pluralisme de la recherche », et la négation de « l’expertise professionnelle » portée par Dehaene et associés.

Un article, « Les neurosciences comme idéologie » [4] de Bertrand Geay et Samy Johsua précise les enjeux. Ce conseil est porteur de scientisme, mais il a une tâche et une seule : l’étude des manuels scolaires et la formation des enseignants.
Que cette tâche soit dévolue d’abord à des neuroscientifiques ne peut qu’étonner, Et en effet ce conseil est « dominé par les psychologues cognitivistes et les neuroscientifiques » et par le premier d’entre eux, Christophe Dehaene. C’est une « provocation » assurément. Mais M. Dehaene, à l’occasion, peut dire aussi que les recherches neuroscientifiques « ne peuvent définir dans le détail les pratiques pédagogiques ».
Sur l’essentiel, c’est un « coup de force » : en affirmant « le passage de l’imagerie cérébrale aux conduites », c’est la dimension sociale qui est niée de façon abrupte, (mais pas dans toutes les déclarations de ce Conseil).
Les deux auteurs insistant sur les travaux existants niés par le ministre et ce Conseil proposent de prendre exemple sur les Etats-Unis où les recherches concernant l’enseignement sont beaucoup plus variées qu’en France.
C’est un scientisme qui nous est bien décrit, mais un scientisme qui sait être tantôt rusé et subtil, tantôt impitoyable. Nous sommes invités à prendre garde de ne pas sous-estimer celui qui est assurément un adversaire.
La conclusion de l’article est que ce Conseil a pour mission d’affirmer à un large public que les « meilleurs scientifiques président désormais aux destinées de l’école publique » tout en lui donnant « une tâche finalement réduite ».
L’introduction de ce recueil d’articles [5] donne une autre focale, complémentaire : « de façon inattendue, Jean Michel Blanquer est devenu une des pièces maîtresses de la stratégie d’Emmanuel Macron. C’est en quelque sorte un couteau suisse : il rassure, par son indéniable connaissance du monde éducatif et sa capacité à célébrer une vision traditionnelle de l’école, les parents sensibles à ces thématiques ; il a l’oreille d’une partie du monde enseignant qui apprécie un discours qui célèbre la transmission du savoir et l’autorité ; il est très lié à la droite et sert Macron pour mettre en difficulté Les Républicains ; il a bonne presse dans le monde patronal.
Le ministre se présente comme celui qui veut dépasser des conflits anciens que la « science » aurait tranchés. »

Avec ce Conseil scientifique voulu par Blanquer, dictées à l’ancienne, autoritarisme, sélection sont à l’ordre du jour. Mais pas seulement.
Il faut être attentif à la multiplicité des fronts ouverts par le ministre, à la cohérence qui peut s’en dégager, mais aussi au pragmatisme de ce ministre. En vue : une école privée renforcée, des écoles sélectives, un recul de la mixité sociale. Mais ce ministre est capable de moduler ses prises de position, de construire un bloc réactionnaire et scientiste, mais sans ignorer les courants autres chez les scientifiques.
La lutte contre le scientisme dans l’offensive idéologique en cours sera déterminante. Mais il nous faut prendre garde de ne pas confondre neurosciences et ses vulgarisations scientistes, ne pas simplifier les résultats des neuroscientifiques, ne pas confondre les interviews de Dehaene et ses travaux scientifiques reconnus par ses pairs. Il nous faut être attentif aux voix discordantes qui viennent depuis le milieu des neurosciences qui peuvent être exaspérés par la caricature médiatique que l’on fait de leurs recherches, que le ministère participe à en donner. Dans Le Monde du 25 avril, on peut lire la déclaration de 19 chercheurs qui dénoncent l’utilisation qui est faite de la génétique. Spécialistes de haut niveau dans ce domaine, ils récusent l’idée qu’« il existerait un « socle génétique important et quantifié, à l’origine de différences psychologiques entre les êtres humains, en particulier selon la classe sociale, les origines ou le sexe ».
Nous savons, à l’Union syndicale de la psychiatrie, depuis 2011 avec le Collectif Pas de zéro de conduite que les élites politiques du pays ont un projet de « repérage des élèves à risque », un projet de contrôle de masse dès la petite enfance, projet qui fut certes différé grâce à une mobilisation efficace.
Pour nous, lutter contre ces projets, ceux de Dehaene, et lutter contre le scientisme avec « Stop DSM » et aussi déconstruire ce qui est une véritable épidémie de diagnostics de TDA/H, tout cela participe du même combat.
« L’épidémie de TDA/H est devenue un fait social majeur. (…) Les questions qu’elle soulève visent à la fois les orientations de la psychiatrie et les évolutions de la société, en particulier à propos de la place donnée à l’enfant. (...)En réalité, cette soi-disant avancée scientifique liée aux neurosciences et à la neuro-imagerie s’appuie avant tout sur les effets à court terme de la prescription de méthylphénidate » [6].
Nous avons à combattre ce scientisme ministériel en prenant garde à nos terrains de lutte et à notre façon de les populariser est une urgence. De façon générale, c’est le sort des enfants des classes défavorisées, racisés mais pas seulement, qui est en cause. Nous devons continuer à le démontrer et constituer des alliances efficaces comme à l’époque de Pas de zéro de conduite.

Pascal Boissel
Le 28 mai 2018

PS : Texte édité aussi sur l’édition « Contes de la folie ordinaire » de Mediapart le 20 mai 2018.

Notes

[1Le Point, 10 mai 2018

[2Cf. la critique faite dans l’article « Les neurosciences comme idéologie », cf. infra.

[3« Pour l’avenir de nos enfants », https://www.change.org/p/m-dehaene-pour-l-avenir-de-nos-enfants

[4Bertrand Geay et Samy Johsua. « Les neurosciences comme idéologie » in « Blanquer : un libéralisme autoritaire contre l’éducation », (notes de la Fondation Copernic), Syllepse, 2018.

[5Axel Trani, in opus cité, « Derrière l’activisme ministériel, un projet dangereux ».


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | Mentions légales | Conception du site