Union Syndicale de la Psychiatrie USP.


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in mémoriam

mardi 25 février 2014, par Usp


Je souhaite apporter ici, auprès de la famille de Claude, le témoignage de notre peine à sa disparition et de notre fierté d’avoir partagé tant de choses avec lui. Je le fais au nom de l’Union Syndicale de la Psychiatrie et du CEDEP mais aussi de tous les amis des collectifs : les 39, Pratiques de la Folie, Non à la politique de la Peur et Mais c’est un Homme.

Claude s’en est allé. Après la disparition de Robert Castel c’est à nouveau une perte considérable et douloureuse pour ceux qui pensent les pratiques de l’utopie concrète.

J’ai connu Claude au Syndicat de la Psychiatrie dans les années 70, avant que celui-ci devienne l’Union Syndicale de la Psychiatrie, union et assemblage de pratiques désaliénistes aussi bien dans l’exercice public que privé dont la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle, l’anthropologie critique et l’utopie du secteur étaient la boîte à outils. Est-ce une surprise que nous nous soyons retrouvés par la suite dans les notions d’accueil et d’hospitalité et dans celle vitale d’émancipation ? La question n’a d’autres réponses que les créations de notre histoire commune traversée par les enthousiasmes de mai 68. Cette histoire est loin d’être simple. Elle a eu ses malentendus, ses conflits, ses moments de colères mais elle est toujours restée liée à la question de l’humaine altérité et des évolutions de la société. Nos militances passaient par des partis inscrits dans l’histoire du mouvement ouvrier et de la pensée socialiste, et Claude et moi nous en étions sortis face aux impasses de ces organisations, ce que notre ami commun Pierangelo appelle des « révolutionnaires autonomes ». Enfin, c’est à voir !

Nous nous sommes retrouvés au moment de l’association ACCUEIL avec Ginette Amado puis dans la fondation du CEDEP à la fin des années 80. Pour dire les choses comme ça, nous étions engagés dans la même galère : s’émanciper de l’aliénisme et de ses contempteurs modernes qui tendent à ce que toute innovation et ouverture ne les fassent jamais fondamentalement changer de place. Avec Claude nous n’arrêtions pas de changer de place, au point de ne plus toujours savoir où nous mettions les pieds. C’est cette aventure vivante qui a rapproché notre engagement réciproque.

Mais les nuages s’amoncelaient dans ces institutions de la psychiatrie qui devenaient une entreprise managée avec ses codes budgétaires et ses références neuroscientifiques tendant à mortifier toutes nos créations. La résistance à ce cours par la défense du secteur, de la psychanalyse, des apports de la sociologie critique a renforcé nos liens d’amitiés. Nous avons pris l’habitude de déjeuner ensemble tous les 15 jours, dans des bistrots du quartier de la Roquette, où nous avons échangé, pensé, élaboré, disputé, à partir de nos pratiques réciproques la moindre éclaircie. Nous nous sommes retrouvés dans des collectifs de lutte comme les 39, Non à la politique de la peur dont le manifeste paru dans le journal Le Monde est entièrement l’œuvre de Claude, puis à Mais c’est un Homme.

La maladie de Claude, le cœur était atteint, a été un moment de fraternité pour dépasser le pessimisme qui souvent le traversait. Nous avons parlé de la mort de nos pères, des réussites et des échecs de la vie, de nos rebondissements, de nos liens avec le mouvement de désinstitutionnalisation italien et de nos amis européens. Récemment encore, nous animions une sensibilisation à la psychiatrie d’un collectif d’avocats, où nous avions choisi de la présenter à travers des situations vécues commentées. C’est la dernière fois où nous nous sommes vus.

Claude, mon ami, mon camarade, comme tu vas nous manquer ! Certes le voyage va continuer avec nos souvenirs, nos pensées, notre affection. Mais une page va prendre fin pour en ouvrir d’autres mais toute notre peine sera qu’elle sera sans ta présence généreuse. Nous travaillerons à la rendre vivante en continuant notre engagement.
Jean-Pierre Martin

Il y a 25 ans environ, jeune psychiatre des hôpitaux, je me suis égaré, depuis ce "haut lieu de la résistance et de la psychiatrie française” où je venais de prendre mon premier poste, à une journée de congrès qui se tenait au ministère de la santé, sur je ne sais plus quel thème.

J’y ai entendu un homme, déjà moustachu et les tempes discrètement dégarnies, parler tranquillement mais avec passion des modalités de soins sous contrainte dans les différents pays d’Europe.

Je ne sais plus le détail de son propos, mais je suis rentré dans cet hôpital provincial avec le réconfort d’un discours qui mettait en forme mon intuition de débutant écervelé et à la pratique incertaine : on n’était pas obligé de sauter sur un patient qui venait d’être hospitalisé, même sous la contrainte, pour lui mettre un pyjama et un traitement médicamenteux, injectable s’il le refusait. J’ai puisé dans l’intervention de Claude Louzoun pour justifier aux infirmiers de l’unité dont j’étais responsable que je maintenais ma position -alors mise à mal par leurs habitudes et la pratique du chef de service-, qui est restée depuis comme un fondement de ma pratique. J’avais oublié son nom, mais je l’ai retrouvé 20 ans plus tard à l’USP. J’ai pensé lui reparler de ce qu’il m’avait apporté, un regard critique situant la clinique et la pratique dans le contexte politique de leur déploiement ; mais hélas je n’ai pas su forcer ma pudeur.

Voilà ce que je lui dois.
Eric Bogaert


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