{"id":21631,"date":"2007-01-05T17:09:00","date_gmt":"2007-01-05T16:09:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=21631"},"modified":"2021-06-01T21:03:23","modified_gmt":"2021-06-01T19:03:23","slug":"la-passion-classificatrice-en","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=21631","title":{"rendered":"La passion classificatrice en psychiatrie : une maladie contemporaine ?"},"content":{"rendered":"\n\n<p class=\"post_excerpt\">Texte \u00e9crit par Claire Gekiere, psychiatre de secteur dans le Nord-Is\u00e8re pour le Colloque du CEFA : \u00ab PASSIONS \u00bb, 8-9 d\u00e9cembre 2006, Paris<\/p>\n\n\n<!--more-->\nTrier, compter, classer passionne les psychiatres de longue date.\nDe \u00ab L\u2019ali\u00e9niste \u00bb d\u00e9crit par Machado de Assis en 1881, qui interne dans sa maison de fous les quatre cinqui\u00e8mes des habitants de la ville, puis, inversant sa th\u00e9orie, les lib\u00e8re pour interner les gens sans d\u00e9fauts pour enfin s\u2019interner lui-m\u00eame au nom de ses th\u00e9ories scientifiques successives (1), aux DSM actuels (6 versions successives \u00e0 ce jour de ce manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) (2) imposant des diagnostics syndromiques crit\u00e9riologiques, en passant par les grands asiles b\u00e2tis au 19\u00b0si\u00e8cle qui ont permis d\u2019observer en m\u00eame temps individuellement et collectivement des populations captives et d\u2019en tirer la clinique psychiatrique classique (en combinant histoires de cas et analyse statistique) (3), cette activit\u00e9 classificatoire a une histoire durable et complexe.\n\nJe souhaite vous parler aujourd\u2019hui de l\u2019affection violente pour les classifications qui empoigne la psychiatrie contemporaine, affection violente mais aussi contagieuse, dont sont atteints les psychiatres, m\u00eame ceux qui souhaitent s\u2019en prot\u00e9ger.\n\nElle produit aussi des effets nuisibles sur les personnes soign\u00e9es en psychiatrie, qui disposent d\u2019une faible marge de man\u0153uvre pour se soustraire \u00e0 cette passion. Leur red\u00e9finition r\u00e9cente en usagers plus ou moins partenaires n\u2019y suffit pas.\n\nJe fais l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une maladie iatrog\u00e8ne, c&rsquo;est-\u00e0-dire grandement li\u00e9e \u00e0 la politique offensive de promotion des m\u00e9dicaments psychotropes par les groupes pharmaceutiques. Elle trouve un terrain favorable dans l\u2019acharnement actuel \u00e0 cr\u00e9er des inclusions stigmatisantes dans tous les domaines.\n\nL\u2019adoption il y a trois jour de la loi sur \u00ab la pr\u00e9vention de la d\u00e9linquance \u00bb me dispense h\u00e9las d\u2019autres exemples dans ce domaine, puisque que ce texte, qui asservit le code de la sant\u00e9 publique au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, pr\u00e9voit entre autre un fichier centralis\u00e9 des personnes hospitalis\u00e9es d\u2019office, et encore de nouvelles obligations de soins.\n\nEn psychiatrie cette fabrication d\u2019inclusions (4) passe par les usages du diagnostic. Je vais en aborder trois :\n&#8211; Le diagnostic psychiatrique objet flottant entre m\u00e9decin et malade\n&#8211; Le diagnostic psychiatrique produit de consommation hospitalier\n&#8211; Le diagnostic psychiatrique \tau temps des DSM (5)\n\n<strong>LE DIAGNOSTIC PSYCHIATRIQUE OBJET FLOTTANT ENTRE MEDECIN ET MALADE<\/strong>\n\nParmi les rituels d\u2019inclusion en psychiatrie, le diagnostic tient une place de choix, notamment comme ticket d\u2019entr\u00e9e (6) \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. C\u2019est ce qu\u2019illustre de fa\u00e7on tr\u00e8s argument\u00e9e l\u2019\u00e9tude de D.ROSENHAN de 1973 traduite en fran\u00e7ais dans \u00ab L\u2019invention de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (7). \u00ab Etre sain d\u2019esprit dans des endroits pour ali\u00e9n\u00e9s \u00bb raconte comment 8 volontaires sains d\u2019esprit, demandant \u00e0 \u00eatre soign\u00e9s pour avoir entendu des voix disant des mots comme \u00ab vide \u00bb, \u00ab creux \u00bb et \u00ab \u00e9touffant \u00bb, sympt\u00f4me all\u00e9gu\u00e9 uniquement \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, avaient pass\u00e9 entre 7 et 52 jours en hospitalisation psychiatrique (dans 12 \u00e9tablissements diff\u00e9rents \u00e0 travers les USA) et \u00e9taient ressortis avec un diagnostic de \u00ab schizophr\u00e9nie en r\u00e9mission \u00bb, apr\u00e8s tous avoir \u00e9t\u00e9 admis, sauf une fois, avec un diagnostic de schizophr\u00e9nie. \n\nOn ne peut pas ne pas diagnostiquer.\n\nComment se fabrique ce diagnostic inclusif ?\n\nIl se fabrique dans la t\u00eate du psychiatre, en quelques instants (5). \u00ab La majorit\u00e9 des diagnostics sont pos\u00e9s apr\u00e8s deux \u00e0 trois minutes d\u2019entretien et, dans environ \u00be des cas, apr\u00e8s cinq minutes \u00bb. Ce diagnostic perdure ensuite, et les cliniciens ne peuvent pas pr\u00e9ciser comment ils en sont arriv\u00e9s l\u00e0.\n\nDans la t\u00eate du psychiatre donc et en fonction de son contexte social. Voir les nombreuses \u00e9tudes sociologiques (8) comme celle qui montre que, lorsqu\u2019on a demand\u00e9 \u00e0 \u00ab des psychiatres de diagnostiquer l\u2019\u00e9tat d\u2019un individu hypoth\u00e9tique d\u00e9crit comme atteint d\u2019une s\u00e9rie fixe de sympt\u00f4mes psychiatriques \u00bb, la race et le sexe des psychiatres et des sujets imaginaires ont fait varier les r\u00e9sultats : \u00ab les sujets masculins noirs \u00bb obtenaient des diagnostics plus graves, et les psychiatres hommes \u00ab ont eu davantage tendance que leurs consoeurs \u00e0 diagnostiquer les sujets f\u00e9minins comme d\u00e9pressifs \u00bb.\n\nMalgr\u00e9 tout beaucoup d\u2019entre nous croient au diagnostic en psychiatrie comme r\u00e9alit\u00e9 intangible, et donc pensent que la maladie mentale est un attribut en soi du malade. Pour la d\u00e9couvrir il suffit de la rechercher dans l\u2019individu isol\u00e9 et de l\u2019\u00e9tiqueter ensuite.\n\nOr penser un diagnostic comme une invention, construit dans l\u2019interaction avec tel patient \u00e0 un moment donn\u00e9, ou encore consid\u00e9rer un diagnostic comme une narration, le bapt\u00eame d\u2019une exp\u00e9rience qui aurait pu se baptiser autrement, a beaucoup d\u2019avantages, et notamment celui d\u2019augmenter le nombre de choix possibles (9) pour les protagonistes.\nJe pense ainsi \u00e0 des parents inquiets pour leur fils, vivant au loin, et venus me voir avec trois diagnostics : celui de la premi\u00e8re hospitalisation de leur fils, celui transmis par celui-ci selon l\u2019avis de son psychiatre, et celui trouv\u00e9 sur internet. Ils sont repartis avec cinq, apr\u00e8s que nous en ayons fabriqu\u00e9 deux autres ensemble en entretien.\n\nCar, et c\u2019est assez r\u00e9cent, les patients et leurs familles se sont empar\u00e9 des diagnostics psychiatriques, dans le m\u00eame mouvement o\u00f9 ils se revendiquaient usagers. Beaucoup de coll\u00e8gues supportent mal ce terme d\u2019usager qui renvoie brutalement au r\u00f4le de prestataire de service. Parmi les psychiatres, bon nombre pensent en outre que ce costume d\u2019usager d\u00e9value l\u2019\u00e9change subjectif entre th\u00e9rapeute et patient. C\u2019est oublier, ou refuser, de distinguer entre l\u2019individuel et le collectif (\u00ab mon patient \u00bb versus le lobby des usagers), et de comprendre que les usagers se d\u00e9finissent ainsi volontairement \u00e0 un niveau collectif pour tenter de transformer un groupe d\u2019inclusion en groupe d\u2019appartenance autour d\u2019un \u00e9l\u00e9ment partiel qui, d\u00e8s lors qu\u2019il est revendiqu\u00e9 se transforme : l\u2019usage, l\u2019usage de l\u2019appareil de soin, l\u2019usage du m\u00e9decin. Tentative de construire un collectif d\u2019usagers, \u00e0 partir d\u2019une collection de cas trait\u00e9s.\n\nLa mont\u00e9e en puissance des associations d\u2019usagers participe d\u2019un mouvement plus vaste de m\u00e9dicalisation de l\u2019existence, au moyen de l\u2019invention de maladies. J.BLECH (10) dans son livre \u00ab Les inventeurs de maladie \u00bb rapporte cinq fa\u00e7ons d\u2019y parvenir :\n&#8211; \u00ab des processus normaux de l\u2019existence sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des probl\u00e8mes m\u00e9dicaux \u00bb, par exemple la chute des cheveux\n&#8211; \u00ab des probl\u00e8mes personnels et sociaux sont pr\u00e9sent\u00e9s comme m\u00e9dicaux \u00bb, par exemple la timidit\u00e9 transform\u00e9e en phobie sociale\n&#8211; \u00ab de simples risques sont pr\u00e9sent\u00e9s comme de v\u00e9ritables maladies \u00bb, par exemple l\u2019ost\u00e9oporose, les g\u00e8nes \u00ab d\u00e9fectueux \u00bb\n&#8211; \u00ab des sympt\u00f4mes rares sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00e9pid\u00e9mies de grande ampleur \u00bb, par exemple la \u00ab dysfonction sexuelle f\u00e9minine \u00bb\n&#8211; \u00ab des sympt\u00f4mes anodins sont pr\u00e9sent\u00e9s comme les signes avant-coureurs de maladies graves \u00bb, par exemple le \u00ab syndrome m\u00e9tabolique \u00bb, au moment o\u00f9 l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 va pouvoir \u00ab b\u00e9n\u00e9ficier \u00bb d\u2019un traitement m\u00e9dicamenteux.\n\nAinsi par exemple bouger d\u2019une unit\u00e9 les chiffres de la normalit\u00e9 tensionnelle, inventer la \u00ab pr\u00e9hypertension \u00bb, l\u2019andropause, ou transformer toute manifestation de la m\u00e9nopause en maladie g\u00e9n\u00e8rent des profits substantiels. Pour la d\u00e9pression, P.PIGNARRE (11) et A.EHRENBERG (12) ont largement \u00e9tudi\u00e9 le sujet.\n\nEn mai dernier, le Monde Diplomatique a publi\u00e9 un article intitul\u00e9 \u00ab Pour vendre des m\u00e9dicaments, inventons des maladies \u00bb (13). Un publicitaire y \u00e9nonce les r\u00e8gles de \u00ab l\u2019art de cataloguer un \u00e9tat de sant\u00e9 \u00bb. Le but pour lui est de \u00ab faire en sorte que les clients des firmes dans le monde entier appr\u00e9hendent ces choses d\u2019une mani\u00e8re nouvelle \u00bb, et il donne comme exemple de cr\u00e9ations la dysfonction \u00e9rectile, le trouble du d\u00e9ficit de l\u2019attention chez l\u2019adulte et le syndrome dysphorique pr\u00e9menstruel. Il insiste : \u00ab les ann\u00e9es \u00e0 venir seront les t\u00e9moins privil\u00e9gi\u00e9s de la cr\u00e9ation de maladies parrain\u00e9es par l\u2019entreprise \u00bb. La technique de vente la plus efficace reste la peur, je dirai plut\u00f4t la culpabilisation, par exemple lorsque l\u2019on vend aux parents la prescription d\u2019anti-d\u00e9presseurs chez les ados en jouant sur le risque suicidaire au cours d\u2019\u00e9tats d\u00e9pressifs non trait\u00e9s m\u00e9dicalement.\n\nCe ph\u00e9nom\u00e8ne est facilit\u00e9 par l\u2019existence de publicit\u00e9 directe au public pour les m\u00e9dicaments. Elle est l\u00e9gale aux USA et en Nouvelle-Z\u00e9lande pour les m\u00e9dicaments sur prescription, interdite pour le moment ici. Ainsi DEROXAT\u00b0, en octobre 2001 aux USA, a-t-il pu expliquer que \u00ab des millions de personnes souffrent d\u2019inqui\u00e9tude chronique \u00bb et ZOLOFT\u00b0 se positionne sur le fameux syndrome pr\u00e9menstruel, indication refus\u00e9e en Europe pour le moment (14). \n\nSi pour le moment la publicit\u00e9 directe est interdite en Europe, des firmes pharmaceutiques et la Commission europ\u00e9enne travaillent depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 faire lever les obstacles \u00e0 la communication directe des firmes pharmaceutiques avec le public. Par exemple un projet de transcription d\u2019une directive europ\u00e9enne pr\u00e9voit \u00ab l\u2019encadrement des programmes d\u2019observance \u00bb et sous cet intitul\u00e9 se trouve \u00ab l\u2019introduction du \u00ab coaching \u00bb des patients par les firmes qui vendent les m\u00e9dicaments, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019envoi de \u00ab contr\u00f4leurs \u00bb \u00e0 domicile \u00bb, ou encore des \u00ab dispositifs individualis\u00e9s (relance t\u00e9l\u00e9phonique, n\u00b0vert\u2026 envoi d\u2019infirmiers \u00e0 domicile \u00bb (15). La Revue Prescrire suit cela de pr\u00e8s et a lanc\u00e9 avec quatre autres mouvements europ\u00e9ens une d\u00e9claration \u00ab pour une information-sant\u00e9 pertinente pour les citoyens responsables \u00bb (16).\nDans la m\u00eame veine, la HAS (Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9) a choisi r\u00e9cemment de faire passer une partie de ses recommandations de \u00ab bonnes pratiques \u00bb par le R\u00e9seau de la Visite M\u00e9dicale. \n\n<strong>LE DIAGNOSTIC PSYCHIATRIQUE COMME PRODUIT DE CONSOMMATION HOSPITALIER<\/strong>\n\nLe diagnostic psychiatrique est-il un attribut du malade qu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9couvrir et d\u2019\u00e9tiqueter ? Est-il une invention du psychiatre dans une relation inter-subjective, une co-construction qu\u2019il faut baptiser ?\nDiscussions oiseuses \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la \u00ab nouvelle gouvernance \u00bb et de \u00ab la tarification \u00e0 l\u2019activit\u00e9 \u00bb dans les h\u00f4pitaux. Je rappelle, pour r\u00e9sumer, que maintenant c\u2019est l\u2019activit\u00e9 des \u00e9tablissements de sant\u00e9 qui g\u00e9n\u00e8re leur budget, comme dans une entreprise la vente des produits alimente la caisse. La planification, et donc l\u2019id\u00e9al r\u00e9publicain d\u2019un \u00e9gal acc\u00e8s aux soins, dispara\u00eet en m\u00eame temps, puisqu\u2019il n\u2019y a pas de planification quand les moyens suivent les patients et ne les pr\u00e9c\u00e8dent pas (17).\n\nLe diagnostic a maintenant une valeur marchande, c\u2019est un des enjeux de la VAP, valorisation de l\u2019Activit\u00e9 en Psychiatrie, qui doit d\u00e9boucher sur une tarification \u00e0 l\u2019activit\u00e9 en psychiatrie. Le diagnostic, je devrais plut\u00f4t dire les diagnostics, doivent \u00eatre recueillis \u00e0 partir de janvier 2007 pour toute personne prise en charge dans un service de psychiatrie en France, pour renseigner un syst\u00e8me de recueil d\u2019information standardis\u00e9 qui devient obligatoire. Le guide m\u00e9thodologique pr\u00e9cise qu\u2019il faut saisir le \u00ab diagnostic principal ou le motif de prise en charge principal, et s\u2019il y a lieu, les diagnostics ou facteurs associ\u00e9s \u00bb, que le \u00ab diagnostic principal \u2026 est celui qui a mobilis\u00e9 l\u2019essentiel de l\u2019effort de soins pendant la dur\u00e9e de la s\u00e9quence \u00bb (l\u2019on soigne donc bien des diagnostics), et liste ensuite au moins 4 types de diagnostics associ\u00e9s possibles (18).\n\nIl s\u2019agit des diagnostics en CIM 10, harmonis\u00e9e avec le DSM IV, qui seront donc saisis en routine parmi de tr\u00e8s nombreuses autres donn\u00e9es, dont certaines tout aussi sensibles (comme le \u00ab mode de s\u00e9jour l\u00e9gal \u00bb (hospitalisation libre ou internement), le \u00ab nombre de jours d\u2019isolement th\u00e9rapeutique \u00bb, ou encore le type de ressources.\n\nPeu importe que l\u2019on n\u2019ait jamais pu corr\u00e9ler le moindre co\u00fbt de prise en charge \u00e0 un diagnostic psychiatrique, peu importe que se constituent et s\u2019enrichissent ainsi des fichiers nominatifs bourr\u00e9s de donn\u00e9es sensibles dans les D\u00e9partements d\u2019Information M\u00e9dicale des h\u00f4pitaux, l\u2019imp\u00e9ratif est d\u2019accumuler des donn\u00e9es, toujours plus de donn\u00e9es, listant des caract\u00e9ristiques individuelles, le tout exig\u00e9 en \u00ab temps r\u00e9el \u00bb.\n\nAinsi \u00e9volue la notion d\u2019information, en empilement de donn\u00e9es. L\u2019information n\u2019est plus ce qui se construit dans l\u2019\u00e9change et prend sens dans une mise en r\u00e9cit, une diff\u00e9rence qui fait la diff\u00e9rence (19), une mise en forme du r\u00e9el qui en transforme la repr\u00e9sentation. Une information c\u2019est ce qui est transmis, voire m\u00eame ce qui est transmissible. Comme les techniques \u00ab cr\u00e9ent l\u2019id\u00e9ologie qui les fait appara\u00eetre comme n\u00e9cessaire \u00bb \u00ab l\u2019id\u00e9e d\u2019une ouverture imm\u00e9diate, permanente et illimit\u00e9e \u00e0 toutes les informations s\u2019est impos\u00e9e quelques soient les domaines \u00bb (20). Au passage tout non-dit se transforme en secret suspect. \nAinsi adviendra la T2A, calcul\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un empilement insens\u00e9 de donn\u00e9es que l\u2019on d\u00e9cr\u00e8tera significatives du fait m\u00eame de leur accumulation.\n\nC\u2019est compter, en proclamant que l\u2019on \u00e9value.\n\nCompter, c\u2019est la nouvelle fa\u00e7on de raconter les choses, sans auteur revendiqu\u00e9 du r\u00e9cit.\n\nDans les services de psychiatrie, il s\u2019agit dor\u00e9navant d\u2019une production industrielle de diagnostics, \u00e0 laquelle on ne peut \u00e9chapper m\u00eame quand on r\u00e9siste en refusant de coter un diagnostic puisque cela revient \u00e0 produire quand m\u00eame un \u00ab diagnostic non renseign\u00e9 \u00bb qui alimente tout aussi bien la machine. Une autre pratique tr\u00e8s r\u00e9pandue, consiste \u00e0 coter pour tout le monde \u00ab \u00e9pisode d\u00e9pressif \u00bb, rep\u00e9r\u00e9, \u00e0 juste titre, comme le diagnostic bateau par excellence. Parmi les diff\u00e9rentes pratiques, anciennes, du diagnostic d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment inexact (21), c\u2019est une des versions actuelles du sous-diagnostic, adapt\u00e9e ici \u00e0 la protection des patients contre les risques du fichage.\n\nCette production industrielle suppose un diagnostic id\u00e9ologiquement compatible : fabricable rapidement, par des intervenants interchangeables, et comparables \u00e0 ceux d\u00e9j\u00e0 produits par les autres sp\u00e9cialit\u00e9s m\u00e9dicales. Voici donc\u2026\n\n<strong>LE DIAGNOSTIC PSYCHIATRIQUE AU TEMPS DES DSM<\/strong>\n\nComme je le rappelais au d\u00e9but, nous en sommes \u00e0 la 6\u00b0 version du Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux, qui a commenc\u00e9 \u00e0 faire parler de lui \u00e0 partir du DSM III traduit en fran\u00e7ais en 1983 (1980 aux USA). Son dernier avatar, le DSM IV TR (texte r\u00e9vis\u00e9), l\u2019a \u00e9t\u00e9 lui en 2004, quatre ans apr\u00e8s sa publication aux USA. Quatre versions en 20 ans donc, chacune s\u2019annon\u00e7ant par la critique de la pr\u00e9c\u00e9dente pour installer sa l\u00e9gitimit\u00e9 (21).\n\nNous nous trouvons l\u00e0 avec une machine qui produit, \u00e0 partir de la fabrication visible de diagnostics psychiatriques toujours plus nombreux, un mod\u00e8le de maladie mentale r\u00e9ducteur mais surtout h\u00e9g\u00e9monique. \nRevenons sur le processus de fabrication, pour comprendre les progr\u00e8s foudroyants de la maladie.\n\nDans \u00ab Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie am\u00e9ricaine \u00bb(21) les deux auteurs, des universitaires am\u00e9ricains professeurs en travail social d\u00e9cortiquent comment, \u00e0 partir du DSM III, les classifications \u00e9labor\u00e9es par l\u2019APA (American Psychiatric Association), pour qui personne jusque l\u00e0 ne se passionnait, sont devenues une entreprise (au sens fort du terme puisque \u00e7a va jusqu\u2019\u00e0 la vente lucrative de produits d\u00e9riv\u00e9s) visant \u00e0 \u00ab diagnostiquer de mani\u00e8re fiable le sain d\u2019esprit du fou et les diff\u00e9rents types de maladie mentale \u00bb(p319) et ce pour \u00ab d\u00e9fendre la psychiatrie en rendant le diagnostic, du moins en apparence, plus conforme \u00e0 l\u2019image de la rationalit\u00e9 technique \u00bb ce qui \u00ab suppose un lien tr\u00e8s important entre le diagnostic, le raisonnement clinique et l\u2019intervention th\u00e9rapeutique \u00bb(p360).\n\nLa n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une classification psychiatrique ayant pour principes g\u00e9n\u00e9raux une \u00ab approche clinique purement descriptive, un mod\u00e8le m\u00e9dical de type cat\u00e9goriel, des diagnostics reposant sur des listes de crit\u00e8res et des \u00e9valuations multiaxiales \u00bb (avant-propos du DSM IV), pr\u00e9sent\u00e9e comme ath\u00e9orique et valid\u00e9e scientifiquement, a donc \u00e9t\u00e9 vendue aux psychiatres, d\u2019abord nord-am\u00e9ricains puis aux autres comme une fa\u00e7on d\u2019affirmer l\u2019identit\u00e9 de la psychiatrie, la l\u00e9gitimit\u00e9 de leur travail dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9, m\u00eame si le march\u00e9 des troubles psy connaissait une expansion qui se poursuit toujours (voir le succ\u00e8s des notions de souffrance psychique et de sant\u00e9 mentale par exemple), d\u2019une part la concurrence existe avec d\u2019autres dispensateurs de soins ou de bien-\u00eatre, et d\u2019autres part les financeurs demandent un formatage diagnostique auquel corresponde le financement d\u2019un type de soins forc\u00e9ment standardis\u00e9s.\n\nLes promoteurs des DSM ont donc mis en avant la validit\u00e9 et la fiabilit\u00e9 des diagnostics tels qu\u2019ils les construisaient. Ces diagnostics seraient appropri\u00e9s pour d\u00e9finir les troubles mentaux, d\u00e9limiter le normal et le pathologique, et ce de fa\u00e7on telle que les diff\u00e9rents cliniciens qui les utilisent arrivent au m\u00eame diagnostic pour une personne donn\u00e9e. Enfin r\u00e9gl\u00e9e la question de la place de l\u2019observateur, de l\u2019intersubjectivit\u00e9, tous ces art\u00e9facts p\u00e9nibles entravant la marche de la science !\nOr il s\u2019av\u00e8re que les cat\u00e9gories des DSM ne sont ni valides ni fiables.\nUn des arguments les plus faciles \u00e0 saisir me semble-t-il est qu\u2019un syst\u00e8me de classification qui conna\u00eet 4 versions en 20 ans, avec des remaniements importants \u00e0 chaque fois (par exemple pour les troubles de l\u2019humeur), et surtout une inflation massive du nombre de cat\u00e9gories diagnostiques puisque l\u2019on passe de 265 dans le DSM III \u00e0 392 dans la derni\u00e8re mouture, alors m\u00eame qu\u2019il pr\u00e9tend s\u2019\u00e9tayer sur des travaux empiriques valid\u00e9s r\u00e9alis\u00e9s par des centaines de praticiens et de chercheurs n\u2019est pas m\u00e9thodologiquement s\u00e9rieux. D\u2019autant que chaque nouvelle version s\u2019\u00e9taye sur une critique de la pr\u00e9c\u00e9dente qui la disqualifie.\n\nCette inflation se combine avec l\u2019\u00e9largissement des crit\u00e8res diagnostiques pour inclure plus de \u00ab cas \u00bb.\nJe prend souvent l\u2019exemple du \u00ab trouble d\u00e9pressif majeur \u00bb, isol\u00e9 (p161 et 167 du DSM IV). Si, pendant au moins 15 jours vous \u00eates triste, ne prenez pas d\u2019int\u00e9r\u00eat ou de plaisir, vous sentez fatigu\u00e9, d\u00e9valoris\u00e9 et avez du mal \u00e0 vous concentrer, que vous en souffrez et que \u00e7a se voit, vous fait un \u00ab \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur \u00bb (\u00ab c&rsquo;est-\u00e0-dire caract\u00e9ris\u00e9 \u00bb, pr\u00e9cisent avec prudence les publicit\u00e9s pour les anti-d\u00e9presseurs).\nDonc, si c\u2019est dans les suites d\u2019une rupture ou d\u2019un licenciement, peu importe, votre interlocuteur pourra vous adresser \u00e0 un m\u00e9decin, qui pourra vous trouver le rem\u00e8de : un anti-d\u00e9presseur. Le laboratoire WYETH partage sans doute cette analyse, quand il promeut un de ses anti-d\u00e9presseurs avec deux slogans : \u00ab EFFEXOR\u00b0, reprendre go\u00fbt \u00e0 la vie \u00bb ; \u00ab WYETH, on ne sera jamais trop nombreux pour prendre soin de notre \u00e9poque \u00bb.\n\nL\u2019inflation du nombre de diagnostics est rendue possible techniquement par \u00ab l\u2019approche clinique purement descriptive \u00bb (2), et strat\u00e9giquement par l\u2019int\u00e9r\u00eat que peuvent avoir les promoteurs de cette affaire et l\u2019industrie pharmaceutique \u00e0 \u00e9tendre leur champ d\u2019action.\n\nEn effet, une classification sans limite, sans principe organisateur restrictif a l\u2019int\u00e9r\u00eat de recruter large et en fonction des opportunit\u00e9s. Elle peut accueillir une troupe h\u00e9t\u00e9roclite de troubles qui aspirent au grade de maladie. Ainsi patientent dans l\u2019annexe du DSM IV intitul\u00e9e \u00ab crit\u00e8res et axes propos\u00e9s pour des \u00e9tudes suppl\u00e9mentaires \u00bb, parmi 28 candidats :\n&#8211; Le \u00ab trouble d\u00e9t\u00e9rioratif simple (schizophr\u00e9nie) \u00bb, \u00e9cho r\u00e9frig\u00e9rant de la \u00ab schizophr\u00e9nie torpide \u00bb (22), mais aussi vaste march\u00e9 pour les neuroleptiques dits atypiques\n&#8211; Le \u00ab trouble dysphorique pr\u00e9menstruel \u00bb, \u00e9norme march\u00e9 potentiel. A resituer dans le cadre d\u2019une offensive beaucoup plus vaste encore puisqu\u2019il est pr\u00e9tendu que \u00ab pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des am\u00e9ricaines sont affect\u00e9es par un dysfonctionnement baptis\u00e9 FSD \u00bb (13) (en fran\u00e7ais dysfonction sexuelle f\u00e9minine). Au passage, noter l\u2019importance du bapt\u00eame par un sigle, sceau de l\u2019authenticit\u00e9 scientifique ; on ne pr\u00e9sente plus les TOC, ni m\u00eame les TAG ; et r\u00e9cemment le TOP (Trouble Oppositionnel Pr\u00e9coce), pour les petits enfants, a fait une tr\u00e8s belle perc\u00e9e, sponsoris\u00e9 \u00e0 la fois par l\u2019INSERM, dans son \u00ab expertise collective. Troubles des conduites chez l\u2019enfant et l\u2019adolescent \u00bb en 2005 et le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur.\n&#8211; Le \u00ab trouble d\u00e9pressif mineur \u00bb\n&#8211; Le \u00ab trouble d\u00e9pressif r\u00e9current bref \u00bb, qui avait tent\u00e9 un premi\u00e8re perc\u00e9e il y a plus de 20 pendant mes \u00e9tudes : une tentative de suicide pouvait s\u2019expliquer par un \u00e9pisode d\u00e9pressif si bref de deux trois jours qu\u2019elle \u00e9chappait \u00e0 l\u2019observation. Une solution, pour \u00e9viter la r\u00e9currence : les antid\u00e9presseurs suffisamment longtemps\u2026\n&#8211; La \u00ab personnalit\u00e9 d\u00e9pressive \u00bb\n&#8211; \u00ab l\u2019\u00e9chelle de fonctionnement d\u00e9fensif \u00bb\n&#8211; \u00ab l\u2019\u00e9chelle d\u2019\u00e9valuation globale du fonctionnement relationnel \u00bb\nCes \u00e9chelles candidates sont le reflet du lobbying d\u2019\u00e9coles de pens\u00e9e pour voler au secours du succ\u00e8s, et les troubles en attente ont tous un point commun : les march\u00e9s qu\u2019ils ouvrent en cas de succ\u00e8s.\n\nNous voici donc avec des diagnostics psychiatriques de plus en plus nombreux, lanc\u00e9s et promus comme n\u2019importe quel produit de consommation, dans un contexte o\u00f9 chacun doit prendre soin de son capital-sant\u00e9 (23), et non plus seulement se faire soigner quand il est malade. \n\nLe type de classification qui produit ces diagnostics est maintenant h\u00e9g\u00e9monique, et pas seulement dans les recueils d\u2019activit\u00e9 en lien avec les financements.\n\nComme ils sont b\u00e2tis sur des comportements observables, et rejettent au d\u00e9part toute construction psychopathologique et toute intersubjectivit\u00e9, ces diagnostics \u00ab sugg\u00e8rent, sans faire de th\u00e9orie, que les sympt\u00f4mes sont des entit\u00e9s naturelles biologiques \u00bb, \u00e0 partir d\u2019entit\u00e9s naturelles observables, ainsi que le r\u00e9sume J.C.MALEVAL (24).\n\nNous sommes donc dans un mod\u00e8le organiciste causaliste o\u00f9 comme R.NEUBURGER l\u2019a d\u00e9crit : le trouble pr\u00e9sent\u00e9 par le sujet est le probl\u00e8me\nLe soignant doit le d\u00e9barrasser du probl\u00e8me, corps \u00e9tranger, pour obtenir un retour \u00e0 l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur, peu importe que le temps ne soit pas r\u00e9versible. Le sympt\u00f4me a une cause. \u00c7a arrange tout le monde puisque personne n\u2019y est pour rien\nLe traitement est symptomatique (25)\n\nLe sympt\u00f4me a une cause : la g\u00e9n\u00e9tique est \u00e0 la mode, mais nous avons aussi en magasin en ce moment, et faisant d\u2019ailleurs bon m\u00e9nage avec, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la neuroplasticit\u00e9. Les psychiatres sont quotidiennement inond\u00e9s de publications \u00e0 ce sujet, remplies de d\u00e9clarations d\u00e9lirantes (pr\u00e9misses fausses, conviction in\u00e9branlable, m\u00e9canismes interpr\u00e9tatifs) sur l\u2019origine univoque des troubles. Dans une brochure destin\u00e9e aux patients, \u00e0 leur entourage et aux m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes intitul\u00e9 \u00ab Dialogue m\u00e9decin malade ; mieux conna\u00eetre la schizophr\u00e9nie \u00bb (26), voici des extraits de la conclusion \u00ab quel avenir pour la prise en charge des patients schizophr\u00e8nes ? \u00bb : \u00ab sur le plan de la recherche, les progr\u00e8s importants des neurosciences et les futurs progr\u00e8s en g\u00e9n\u00e9tique permettent d\u2019am\u00e9liorer la connaissance de la maladie\u2026 De m\u00eame, les d\u00e9veloppements dans le domaine de la pharmacog\u00e9n\u00e9tique permettront une utilisation plus sp\u00e9cifique des outils pharmacologiques \u00bb\n\nEt pour le traitement \u00ab le d\u00e9veloppement de nouvelles strat\u00e9gies m\u00e9dicamenteuses, mais \u00e9galement l\u2019am\u00e9lioration des strat\u00e9gies de type rem\u00e9diation cognitive ou r\u00e9habilitation psycho-sociale repr\u00e9sentent une voie prometteuse \u00bb. \n\nEt avec un degr\u00e9 de plus dans l\u2019affirmation la pr\u00e9face d\u2019une brochure r\u00e9sumant un symposium organis\u00e9 par ARDIX lors du dernier congr\u00e8s annuel de l\u2019ENCEPHALE (27) : \u00ab la pr\u00e9valence des troubles de l\u2019humeur est tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e et en augmentation. Ces maladies sont associ\u00e9es \u00e0 une comorbidit\u00e9 et une mortalit\u00e9 consid\u00e9rables. Il est entendu que les facteurs g\u00e9n\u00e9tiques et environnementaux interagissent pour cr\u00e9er une vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pression. Les \u00e9tudes et la physiopathologie de la d\u00e9pression ont consid\u00e9rablement tir\u00e9 profit dans les ann\u00e9es pass\u00e9es des progr\u00e8s des neurosciences fondamentales, y compris, en particulier, l\u2019utilisation de la neuro-imagerie structurale et fonctionnelle\u2026\u2026 Il est clair \u00e0 pr\u00e9sent que la neuro-plasticit\u00e9 est une propri\u00e9t\u00e9 importante du cerveau chez l\u2019adulte et est modul\u00e9e par diverses influences externes. Il devient de plus en plus \u00e9vident que, au-del\u00e0 de leurs actions sur les neuro-transmetteurs monoaminergiques, certains anti-d\u00e9presseurs, en particulier la tianeptine, favorisent la r\u00e9sistance intra-cellulaire et la plasticit\u00e9 neuronale \u00bb.\n\nEn 2002, ici m\u00eame, Bertrand JORDAN (28), g\u00e9n\u00e9ticien, nous rappelait que les recherches g\u00e9n\u00e9tiques dans les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires n\u00e9cessitent des maladies clairement d\u00e9finies, distinguant bien entre malades et indemnes, condition non remplie en psychiatrie. \nQuant \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9, mise \u00e0 toutes les sauces, c\u2019est le liant actuel pour faire avaler toutes les causalit\u00e9s, y compris psychologiques. Je vous en propose ma d\u00e9finition : la vuln\u00e9rabilit\u00e9 r\u00e9sume l\u2019id\u00e9e que si vous tombez malade c\u2019est parce que\n&#8211; Premi\u00e8rement vous l\u2019\u00e9tiez d\u00e9j\u00e0\n&#8211; Deuxi\u00e8mement c\u2019est de votre faute\n\nConcept \u00e0 succ\u00e8s car permettant l\u2019alliance entre pr\u00e9dictivit\u00e9, d\u00e9pistage de masse et responsabilit\u00e9 individuelle de son capital-sant\u00e9. Il y a un antidote, se r\u00e9p\u00e9ter la phrase de Hannah ARENDT : \u00ab l\u2019\u00e9v\u00e8nement illumine son pass\u00e9 mais ne peut en \u00eatre d\u00e9duit \u00bb\n\nLe traitement est symptomatique : les cons\u00e9quences concr\u00e8tes sont l\u00e0, prenons le cas de l\u2019expansion massive de l\u2019addictologie. Sa construction syndromique lui a permis un accroissement rapide, les addictions sans produit font un tabac, et une fusion-acquisition est en cours puisque les centres d\u2019alcoologie et ceux de soins au toxicomanes vont \u00eatre r\u00e9unis dans des CSAPA (Centre de Soins, d\u2019Accompagnement et de Pr\u00e9vention en Addictologie) \u00ab dans la perspective d\u2019une vision transversale des conduites addictives, et non plus r\u00e9f\u00e9r\u00e9es aux diff\u00e9rents produits \u00bb (29). \n\nBouclons la boucle avec l\u2019extrait d\u2019un interview d\u2019un sp\u00e9cialiste fran\u00e7ais des addictions, paru dans SYNAPSE de septembre (30): \u00ab d\u00e9j\u00e0 en 1997, le LANCET titrait \u00ab addiction is a brain didease \u00bb, mais le changement des repr\u00e9sentations sociales est long, lent, progressif. L\u2019alcoolisme et les toxicomanies \u00e9taient per\u00e7us, avant tout comme des fl\u00e9aux sociaux- plus que comme des maladies\u2026 Mais la connaissance de plus en plus fine des m\u00e9canismes de l\u2019addiction, li\u00e9e aux progr\u00e8s de la neuro-biologie et de l\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale, de la g\u00e9n\u00e9tique des comportements, de la neuropsychologie, permet d\u00e9sormais d\u2019affirmer que le cerveau du sujet addict ne fonctionne plus comme un cerveau normal : il a perdu quant \u00e0 l\u2019objet de son addiction, la libert\u00e9 de d\u00e9cision : son fonctionnement est alt\u00e9r\u00e9 par sa passion addictive \u00bb (bonne nouvelle : le cerveau est capable de passion\u2026).\n\n<strong>EN CONCLUSION<\/strong>\nNous voici devant une production massive de diagnostics, effectu\u00e9e par des intervenants de plus en plus nombreux, avec des effets concrets \u00e0 grande \u00e9chelle sur les pratiques quotidiennes de soins.\nPourquoi tant de psychiatres s\u2019accommodent-ils et\/ou s\u2019adonnent-ils \u00e0 cette entreprise qui sous-entend l\u2019adh\u00e9sion au moins implicite \u00e0 une th\u00e9orie causaliste et r\u00e9ductrice qui implique obligatoirement de penser le malade mental comme cat\u00e9goriellement diff\u00e9rent de soi ?\nCertes, le m\u00e9dicament, objet surabondant parmi d\u2019autres objets surabondants (31), est accumulable, collectionnable, facile \u00e0 faire circuler\nCertes, exclure d\u2019autres humains d\u00e9finis comme diff\u00e9rents et probl\u00e9matiques est une fa\u00e7on de se faire exister comme groupe \nCertes, dans ce mod\u00e8le qui nie farouchement en \u00eatre un, poser des diagnostics impliquant une prescription est un r\u00e9ducteur de complexit\u00e9 (32) apparent pour le psychiatre, m\u00eame si le diagnostic psychiatrique pos\u00e9 devient imm\u00e9diatement un \u00e9l\u00e9ment du probl\u00e8me (33) dans une vision syst\u00e9mique.\n\n\n\u00ab Nous devons toujours garder une poche vide. Et la conserver ainsi\nsans rien y mettre.\n\nGarder sur nous une tranche de rien est la seule mani\u00e8rede pouvoir garder quelque chose dans les autres poches. \u00bb\n\nRoberto JUARROZ (po\u00e8te argentin, 1925-1995) (34)\n\n\n<em>BIBLIOGRAPHIE<\/em>\n\n&#8211; 1- J.M.MACHADO DE ASSIS : \u00ab L\u2019Ali\u00e9niste \u00bb, Editions METAILIE, Paris, 2005 (Rio, 1881)\n&#8211; 2- AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION, DSM III, III R, IV, IV TR, 3crit\u00e8res diagnostiques \u00bb, traductions fran\u00e7aises chez MASSON\n&#8211; 3- R.BARRETT : \u00ab La traite des fous. La construction sociale de la schizophr\u00e9nie \u00bb, collection Les emp\u00eacheurs de penser en rond, Institut SYNTHELABO, 1998 (\u00e9dition originale :The psychiatric team and the social definition of schizophrenia, Cambridge University Press 1996)\n&#8211; 4- R.NEUBURGER : \u00ab Les rituels familiaux \u00bb, PAYOT, 2000\n&#8211; 5- J.GASSER, M.STIGLER : \u00ab Diagnostic et clinique psychiatrique au temps du DSM \u00bb, dans \u00ab La maladie mentale en mutation. Psychiatrie et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, sous la direction de A.EHRENBERG et A.M.LOVELL, Editions ODILE JACOB, 2001\n&#8211; 6- A.CHABERT : \u00ab Du ticket d\u2019entr\u00e9e \u00e0 la demande. L\u2019accompagnement ou la mission du service public \u00bb, FAMILIEN, n\u00b013, 1990, CEFA\n&#8211; 7- D.L.ROSENHAN : \u00ab Etre sain dans un environnement malade \u00bb (1973), repris dans \u00ab L\u2019invention de la r\u00e9alit\u00e9. Contributions au constructivisme \u00bb, dirig\u00e9 par P.WATZLAWICK, SEUIL, 1988 \n&#8211; 8- Jo C.PHELAN, B.G.LINK : \u00ab Facteurs sociaux intervenant dans la qualification des comportements d\u00e9viants \u00bb, dans \u00ab Sant\u00e9 mentale et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b0 899, avril 2004, dossier r\u00e9alis\u00e9 par Anne M.LOVELL, probl\u00e8mes politiques et sociaux, La documentation Fran\u00e7aise\n&#8211; 9- H.VON FOERSTER \u00ab la construction d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, voir 7\n&#8211; 10- J.BLECH : \u00ab les inventeurs de maladie- Man\u0153uvres et manipulations de l\u2019industrie pharmaceutique \u00bb, ACTES SUD, 2005\n&#8211; 11- P.PIGNARRE : \u00ab Comment la d\u00e9pression est devenue une \u00e9pid\u00e9mie \u00bb, LA DECOUVERTE, Paris, 2001\n&#8211; 12- A.EHRENBERG : \u00ab La fatigue d\u2019\u00eatre soi. D\u00e9pression et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, Editions ODILE JACOB, 1998\n&#8211; 13- R.MOYNIHAN, A.CASSELS \u00ab pour vendre des m\u00e9dicaments, inventons des maladies \u00bb, p34-35, Le Monde Diplomatique, n\u00b0626, mai 2006\n&#8211; 14- La Revue PRESCRIRE, mai 2006, tome 26, n\u00b0272, p391-393, r\u00e9sum\u00e9 d\u2019une conf\u00e9rence, Barbara MINTZES (Vancouver) : \u00ab la publicit\u00e9 directe au public pour les m\u00e9dicaments : une pilule pour chaque maladie ou une maladie pour chaque pilule ? \u00bb\n&#8211; 15- La revue PRESCRIRE, avril 2006, tome 26, n\u00b0271, transposition en droit fran\u00e7ais de la directive europ\u00e9enne 2004\/27\/CE sur le m\u00e9dicament, p257 et 300\n&#8211; 16- \u201cRelevant health information for empowered citizens \u00bb, joint declaration of HAI Europe, ISDB, AIM, BEUC, Medicines in Europe Forum, contact: fvandevelde@prescrire.org\n&#8211; 17- \u201cLa r\u00e9forme du financement des h\u00f4pitaux : analyse critique et propositions \u00bb, compte-rendu de la journ\u00e9e de travail du 8 avril 2006 organis\u00e9e \u00e0 Paris par ATTAC-Sant\u00e9\n&#8211; 18- Arr\u00eat\u00e9 du 29 juin 2006 relatif au recueil et au traitement des donn\u00e9es m\u00e9dicales des \u00e9tablissements de sant\u00e9 publics ou priv\u00e9s ayant une activit\u00e9 en psychiatrie et \u00e0 la transmission d\u2019informations issues de ce traitement dans les conditions d\u00e9finies aux articles 6113-7 et L6113-8 du code de la sant\u00e9 publique (guide m\u00e9thodologique en annexe), JO n\u00b0156 du 7 juillet 2006 p10217, texte n\u00b056\n&#8211; 19- G.BATESON \u00ab La nature et la pens\u00e9e \u00bb, SEUIL, 1984\n&#8211; 20- P.ANCET \u00ab Quelques indications philosophiques \u00bb, NERVURE, tome XV, n\u00b02, mars 2002, 35-38\n&#8211; 21- S.KIRK, H.KUTCHINS \u00ab Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie am\u00e9ricaine \u00bb, coll. Les Emp\u00eacheurs de penser en rond, Institut Synth\u00e9labo, 1998 (The selling of DSM. The rhetoric of science in Psychiatry, 1992, Walter de Gruyta, Inc, N-Y)\n&#8211; 22- C.VOLLAIRE \u201cL\u2019ali\u00e9nation m\u00e9dicamenteuse\u201d, PRATIQUES la Revue de la m\u00e9decine utopique, n\u00b021, avril 2003, p41-45\n&#8211; 23- Anne GOLSE, sociologue, communication aux journ\u00e9es du CEDEP, 2004, TOULON\n&#8211; 24- J.C.MALEVAL \u00ab DSM, un manuel pour quelle science ? \u00bb, revue RAISON PRESENTE, dossier \u00ab De la psychiatrie fran\u00e7aise en 2003 \u00bb, n\u00b0144, 4\u00b0trim. 2002, p37-55\n&#8211; 25- R.NEUBURGER \u00ab Le mythe familial \u00bb, ESF, 1995\n&#8211; 26- P.M.LLORCA \u00ab Mieux conna\u00eetre la schizophr\u00e9nie \u00bb, Dialogue m\u00e9decin malade, John Libbey Eurotext, 2006\n&#8211; 27- \u00ab Vuln\u00e9rabilit\u00e9 d\u00e9pressive et neuroplasticit\u00e9 \u00bb, congr\u00e8s de l\u2019ENCEPHALE, Paris, France, janvier 2006, Vol. 2, suppl\u00e9ment 2 ao\u00fbt 2006, Official journal of the international Neuro-psychiatric Association, Dove Medical Press\n&#8211; 28- B.JORDAN \u00ab Les imposteurs de la g\u00e9n\u00e9tique \u00bb, SEUIL\/Science ouverte, 2000, 170p\n&#8211; 29- \u00ab Addictologie et psychiatrie, des relations qui \u00e9voluent \u00bb, n\u00b08057, pages sp\u00e9ciales, jeudi 23 novembre 2006, p8\n&#8211; 30- M.REYNAUD \u00ab Un plan addiction ! Pour quoi faire ? Pourquoi maintenant ? \u00bb, SYNAPSE, septembre 2006, n\u00b0227, p1-3\n&#8211; 31- P.MEROT \u00ab Surabondance des objets \u00bb, Evol. Psychiatr. 2006, 71, p110-121\n&#8211; 32- J.P.GAILLARD \u00ab L\u2019\u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9, l\u2019enfant handicap\u00e9 et sa famille \u00bb, ESF\n&#8211; 33- J.HALEY \u00ab Nouvelles strat\u00e9gies en th\u00e9rapie familiale \u00bb (1976). France : Ed. Universitaires, Jean-Pierre Delarge, 1979\n&#8211; 34- R.JUARROZ \u00ab Treizi\u00e8me po\u00e9sie verticale \u00bb, \u00e9dition bilingue, Ib\u00e9riques, JOSE CORTI, 1993\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Documents joints<\/h2>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-file\"><a href=\"http:\/\/www.uspsy.fr\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/pdf_Gekiere_la_passion_classificatrice_en_psychiatrie_8-9_decembre_2006.pdf\">Gekiere_la passion classificatrice en psychiatrie_8-9 d\u00e9cembre 2006<\/a><\/div>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte \u00e9crit par Claire Gekiere, psychiatre de secteur dans le Nord-Is\u00e8re pour le Colloque du&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[599],"tags":[],"class_list":["post-21631","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-service-public"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/21631","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=21631"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/21631\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21633,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/21631\/revisions\/21633"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21631"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21631"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21631"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}