{"id":21977,"date":"2007-10-30T09:56:00","date_gmt":"2007-10-30T08:56:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=21977"},"modified":"2007-10-30T09:56:00","modified_gmt":"2007-10-30T08:56:00","slug":"dossier-nouvel-observateur-du-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=21977","title":{"rendered":"Dossier Nouvel Observateur du 18 octobre 2007 : Machine \u00e0 expulser"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Nouvel Observateur\u00a0\u00bb, 18 octobre 2007<\/p>\n<p>Lutte contre l&rsquo;immigration clandestine : Au coeur de la machine \u00e0 expulser Policiers, juges, fonctionnaires. Ils traquent les sans-papiers, tentent de tenir les quotas d&rsquo;Hortefeux, se d\u00e9m\u00e8nent avec les proc\u00e9dures. Comment l&rsquo;administration fran\u00e7aise vit au jour le jour la politique de Sarkozy ? <strong>Enqu\u00eate sur un syst\u00e8me qui chauffe \u00e0 plein r\u00e9gime mais ne r\u00e9sout rien.<\/strong><\/p>\n<p>par Sophie des D\u00e9serts, Florence Aubenas et Christophe Boltanski<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la vitre valsent les cloches de Notre-Dame. Paris s&rsquo;\u00e9veille, la Seine se r\u00e9chauffe au soleil d&rsquo;automne. De son bureau, au dernier \u00e9tage de la Pr\u00e9fecture de police, le spectacle est grandiose mais le commissaire Gilles Beretti ne voit rien. Il a l&rsquo;oeil fix\u00e9 sur son ordinateur. Au t\u00e9l\u00e9phone, le cabinet du pr\u00e9fet r\u00e9clame les derniers r\u00e9sultats. 14 179 interpellations depuis d\u00e9but janvier, 1 776 expulsions, loin du seuil de 3 680 fix\u00e9 &#8211; pour Paris &#8211; d&rsquo;ici \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e. Il y a quelques semaines, le nouveau ministre de l&rsquo;Immigration a tap\u00e9 du poing sur la table, rappelant l&rsquo;objectif de 2007 : 25 000 reconduites \u00e0 la fronti\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait 15 000 en 2004; 20 000 en 2005&#8230;\u00abPersonne ne sait au juste d&rsquo;o\u00f9 sortent ces chiffres\u00bb, note, philosophe, Gilles Beretti, mais c&rsquo;est comme \u00e7a. Au-dessus de sa t\u00eate, le portrait du nouveau pr\u00e9sident semble lui rappeler tous les jours : 25 000 ! C&rsquo;est compris ? La France de Sarkozy a promis la fermet\u00e9. Multiplication des contr\u00f4les d&rsquo;identit\u00e9, d\u00e9livrance \u00e0 la cha\u00eene d&rsquo;arr\u00eat\u00e9s de reconduite \u00e0 la fronti\u00e8re, placements en r\u00e9tention, partout, la police et l&rsquo;administration se d\u00e9m\u00e8nent. A Paris, au coeur de la fourmili\u00e8re, c&rsquo;est lui, Gilles Berett qui m\u00e8ne la bataille. Tout se joue ici, dans son service, \u00e0 la 12e section des RG, pudiquement rebaptis\u00e9e \u00abp\u00f4le d&rsquo;\u00e9loignement\u00bb. Le top en mati\u00e8re de lutte contre les sans-papiers. Dans ce grand couloir gris, au 5e \u00e9tage de la Pr\u00e9fecture de police de Paris, 250 officiers &#8211; dont 35 charg\u00e9s exclusivement du travail clandestin, combattent &#8211; 7 jours sur 7 l&rsquo;immigration irr\u00e9guli\u00e8re. Descentes dans les ateliers, contr\u00f4les quotidiens dans les quartiers chauds de la capitale, les fonctionnaires de la 12e, qui travaillent main dans la main avec les services de la pr\u00e9fecture, arr\u00eatent, chaque jour, des dizaines d&rsquo;\u00e9trangers en infraction. Le parquet est sous pression, les tribunaux asphyxi\u00e9s. Le syst\u00e8me, complexe, arbitraire, chauffe \u00e0 plein r\u00e9gime, mais, souvent, ne r\u00e9sout rien. Voyage au centre de la plus grosse machine \u00e0 expulser de l&rsquo;administration fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Ce mardi matin, une \u00e9quipe de la 12e est en route vers la gare du Nord. La routine : contr\u00f4le d&rsquo;identit\u00e9 sur la voie publique. Une vingtaine de policiers en civil se retrouvent au terminal des bus. Des hommes, quelques femmes, jeans, sac au dos, ils ont l&rsquo;air d&rsquo;\u00e9tudiants, de simples badauds. Le chef de l&rsquo;op\u00e9ration remet \u00e0 chacun la photocopie sign\u00e9e du procureur les autorisant \u00e0 effectuer, en vertu de l&rsquo;article 78-2 du Code p\u00e9nale des contr\u00f4les d&rsquo;identit\u00e9 dans le quartier pour une dur\u00e9e de trois heures. \u00abContrairement \u00e0 ce que les gens croient, indique le lieutenant. Nous n&rsquo;avons pas le droit d&rsquo;interpeller sans autorisation du parquet, sauf dans les gares internationales.\u00bb Ambiance tendue, le ciel s&rsquo;assombrit. Les \u00e9quipes partent \u00e0 la p\u00eache rue Saint-Denis. Quelques minutes plus tard. Dramane, escort\u00e9 par trois officiers, hisse sa grande carcasse dans le camion des RG. Il a les dents du bonheur, une cicatrice sur le front. Il bafouille qu&rsquo;il est n\u00e9 en 1977, au Mali. Il allait \u00e0 un cours de fran\u00e7ais dans un foyer du 10e. Carole, la jeune femme des RG charg\u00e9e de l&rsquo;interrogatoire, appelle aussit\u00f4t le \u00abp\u00f4le de comp\u00e9tence\u00bb, le bras droit de la 12e \u00e0 la pr\u00e9fecture. L\u00e0-bas, ils sont une quinzaine, devant leur ordinateur, charg\u00e9s de livrer en quelques minutes le maximum d&rsquo;informations sur les \u00e9trangers interpell\u00e9s. Pour Dramane, \u00abc&rsquo;est bon\u00bb, informe une voix du p\u00f4le de comp\u00e9tence. Le Malien est dans les fichiers, il a d\u00e9j\u00e0 fait l&rsquo;objet de deux APRF (arr\u00eat pr\u00e9fectoral de reconduite \u00e0 la fronti\u00e8re), en 2003 et en 2005. Le jeune homme se laisse fouiller, emmener dans le box \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du camion. D&rsquo;autres bient\u00f4t le rejoignent, un Alg\u00e9rien de 20 ans, Ali, cueilli en combinaison de peintre \u00e0 la sortie du bus, un Bangladais avec une valise immense remplie de cassettes porno, un Sri Lankais, un Br\u00e9silien, un Congolais, une Chinoise, mutique, et deux  copains de Shanghai, un petit et un grand maigre qui r\u00e9p\u00e8te en boucle \u00abpapiers maison\u00bb. A l&rsquo;entr\u00e9e du camion, il y a embouteillage. Un Za\u00efrois, les l\u00e8vres gonfl\u00e9es de rage, hurle : \u00abJe suis souffrant\u00bb, un S\u00e9n\u00e9galais tente de glisser qu&rsquo;on l&rsquo;attend \u00e0 la plonge dans un restaurant de Montparnasse. Carole, pendue au t\u00e9l\u00e9phone avec le p\u00f4le de comp\u00e9tence, ne sait plus o\u00f9 donner de la t\u00eate. \u00abPour l&rsquo;Ha\u00eftien, c&rsquo;est pas bon, titre de s\u00e9jour\u00bb, l&rsquo;Erythr\u00e9en non plus : \u00abDemande de r\u00e9fugi\u00e9 en cours. Au revoir monsieur.\u00bb Le Chinois, \u00abcompliqu\u00e9\u00bb, il a trois enfants, et \u00e0 Paris, contrairement \u00e0 d&rsquo;autres d\u00e9partements, on n&rsquo;expulse pas les familles : politiquement trop risqu\u00e9. Par contre, le Sri Lankais, \u00abtout bon. Mister, you&rsquo;re going with us to the police station\u00bb. Les PV d&rsquo;interpellation, pr\u00e9remplis, sont sign\u00e9s \u00e0 la cha\u00eene. \u00abAllez les gars, commande le chef. On y retourne.\u00bb Ils cueillent aussit\u00f4t Eddy, un grand brun moul\u00e9 dans un costume en daim. Il dit qu&rsquo;il est palestinien. \u00abIls racontent tous \u00e7a\u00bb, pr\u00e9vient un agent. On lui fait le petit test, un \u00abquestions pour un champion\u00bb, comme on dit \u00e0 la 12e : \u00abAlors, elle est comment la carte d&rsquo;identit\u00e9 palestinienne ?\u00bbL&rsquo;homme ne sait pas r\u00e9pondre, le p\u00f4le de comp\u00e9tence ne l&rsquo;a pas identifi\u00e9 mais, une fois en garde \u00e0 vue, ses empreintes digitales parleront peut- \u00eatre&#8230; Un policier lui demande s&rsquo;il a sur lui une arme, un couteau ?\u00abJe ne suis pas un criminel\u00bb, marmonne Eddy. Au loin, depuis une demi-heure, une jeune fille \u00e0 chignon observe la valse des \u00e9trangers autour du camion des RG. \u00abJ&rsquo;en peux plus de voir, chaque jour, sous mes fen\u00eatres, des gens contr\u00f4l\u00e9s au faci\u00e8s, balance-t-elle.C&rsquo;est honteux toutes ces rafles&#8230;\u00bb Les policiers, eux, en ont assez d&rsquo;entendre ce mot ignoble. Non, ils ne sont pas des \u00abfachos\u00bb, simplement des fonctionnaires qui font leur boulot. Ils pensent aux petites Chinoises, qu&rsquo;ils ont vues, encha\u00een\u00e9es \u00e0 des machines \u00e0 coudre, \u00e0 Belleville, ils pensent aux milliers d&rsquo;\u00e9trangers qui r\u00eavent aux lumi\u00e8res de la France et se retrouvent \u00e0 dormir \u00e0 10 dans 10 m\u00e8tres carr\u00e9s pour 500 euros par mois. \u00abAucun pays ne peut se permettre d&rsquo;ouvrir grand ses fronti\u00e8res, souffle l&rsquo;un d&rsquo;entre eux. L&rsquo;Europe est une passoire. Sans un minimum de r\u00e9pression, on est morts.\u00bb<\/p>\n<p>Le camion blanc des RG d\u00e9marre. Sous la pluie, la fille au chignon  crie : \u00abJ&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;avec \u00e7a, au moins, vous allez les faire vos chiffres.\u00bb Retour \u00e0 la 12e section. Bilan de l&rsquo;op\u00e9ration : une quinzaine de sans-papiers interpell\u00e9s en deux heures. Dramane, le Malien arr\u00eat\u00e9 gare du Nord, Ali, l&rsquo;Alg\u00e9rien en tenue de peintre, les deux Chinois et les autres attendent, bras crois\u00e9s, dans un petit box en verre. Leur garde \u00e0 vue vient d&rsquo;\u00eatre notifi\u00e9e au procureur de la R\u00e9publique. Au bout de vingt-quatre heures, quarante-huit heures maximum, ils seront fix\u00e9s sur leur sort : lib\u00e8 res ou places en centre de r\u00e9tention en attendant, peut-\u00eatre, d&rsquo;\u00eatre expuls\u00e9s vers leur pays de naissance. On les informe qu&rsquo;ils ont le droit de voir un m\u00e9decin, un avocat et un interpr\u00e8te. Les policiers disposent d&rsquo;une centaine de contacts, joignables jour et nuit, traducteurs, \u00e9tudiants parlant kurde, chinois, soneke, tamoul&#8230; L&rsquo;interrogatoire se fait derri\u00e8re une vitre, au guichet, comme \u00e0 la S\u00e9cu. Un petit Bangladais poireaute, les yeux dans le vide. L&rsquo;avocat commis d&rsquo;office, appel\u00e9 trois heures plus t\u00f4t, n&rsquo;est toujours pas arriv\u00e9. Il y en a bien un, une femme, qui d\u00e9barque \u00e0 l&rsquo;accueil en furie : \u00abJ&rsquo;ai plus de dix dossiers de sans-papiers. A croire qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus de d\u00e9linquants dans Paris !\u00bb Mais elle n&rsquo;est pas l\u00e0 pour lui. Heureusement, le traducteur de bengali arrive. L&rsquo;interrogatoire commence. Le fonctionnaire ouvre son fichier Word : \u00abAllons-y :il habite o\u00f9 ce monsieur ? &#8211; Chez des amis, r\u00e9pond l&rsquo;interpr\u00e8te. &#8211; De quoi vit-il ? &#8211; Parfois, il vend des fleurs.\u00bb Le petit homme explique qu&rsquo;il est arriv\u00e9 en France en 2004 avec un faux passeport, il a fait, sans succ\u00e8s, une demande de r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Ofpra (Office fran\u00e7ais de Protection des R\u00e9fugi\u00e9s et Apatrides). Le fonctionnaire demande d&rsquo;\u00e9peler le nom de l&rsquo;organisme et poursuit : \u00abVoulez-vous retourner au Bangladesh ?\u00bb Derri\u00e8re la vitre, la petite t\u00eate dit non : en cas de retour, pr\u00e9tend-il, il risque la mort. Fin de l&rsquo;interrogatoire. L&rsquo;interpr\u00e8te, pay\u00e9 18 euros de l&rsquo;heure, r\u00e9clame ses sous. Le lieutenant jette un coup d&rsquo;oeil au PV. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle ici \u00able contr\u00f4le qualit\u00e9\u00bb : comme dans toute entreprise moderne, on s&rsquo;assure que les \u00abprocess\u00bb ont bien \u00e9t\u00e9 respect\u00e9s. Car, pour \u00abun rien\u00bb, une erreur de date, de signature, quelques minutes de trop entre une interpellation et une garde \u00e0 vue, tout le travail des policiers peut partir en fum\u00e9e. \u00abL&rsquo;ILE [Infraction \u00e0 la l\u00e9gislation sur les \u00e9trangers] est devenue une proc\u00e9dure quasi criminelle, s&rsquo;indigne un officier. Les JLD [juges des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention, charg\u00e9s, au bout de quarante-huit heures, de contr\u00f4ler la r\u00e9gularit\u00e9 de la mise en r\u00e9tention] nous cherchent des noises en permanence.\u00bb Plus d&rsquo;un quart des sans-papiers plac\u00e9s en r\u00e9tention sont lib\u00e9r\u00e9s pour vice de proc\u00e9dure. La moiti\u00e9 d&rsquo;entre eux seulement seront expuls\u00e9s. \u00abLa France est championne de l&#8217;embrouillamini administratif et juridique\u00bb, soupire Eric Jacquemin. Le chef du 8e bureau de la Pr\u00e9fecture sait de quoi il parle. C&rsquo;est lui qui, avec ses agents, s\u00e9lectionne les candidats au d\u00e9part. Lui qui, \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame, d\u00e9cide du sort de Dramane, d&rsquo;Ali et de tous les malchanceux arr\u00eat\u00e9s aujourd&rsquo;hui. Partiront-ils avec un simple APRF, seront-ils plac\u00e9s au centre de r\u00e9tention administrative (CRA) de Vincennes ? Subtile partie de roulette russe. Tout d\u00e9pend du nombre de places disponibles au CRA, de la situation de l&rsquo;\u00e9tranger et, surtout, de sa nationalit\u00e9. La machine \u00e0 expulser tourne selon l&rsquo;humeur des magistrats, mais plus encore selon celle, changeante, des consulats. Sans laissez-passer, aucune reconduite n&rsquo;est possible. En ce moment, \u00e0 Paris, l&rsquo;Alg\u00e9rie, la Chine, l&rsquo;Egypte coop\u00e8rent bien. Mais certains pays comme l&rsquo;Inde, la Tunisie, le Mali refusent quasi syst\u00e9matiquement de reconna\u00eetre leurs ressortissants. Rien ne sert d&rsquo;ordonner un placement en r\u00e9tention pour les migrants de ces pays- l\u00e0. La police se demande m\u00eame pourquoi continuer \u00e0 les interpeller. Th\u00e9oriquement, Dramane le Malien devrait passer entre les mailles du filet. Mais cette fois, le chef du 8e bureau d\u00e9cide sa mise en r\u00e9tention. \u00abLe Mali, c&rsquo;est 100% de refus depuis f\u00e9vrier, dit-il.Mais l\u00e0, on a une photocopie de passeport, on va tenter le coup.\u00bb M\u00eame tarif pour Ali, l&rsquo;Alg\u00e9rien, le Bangladais vendeur de fleurs, les deux copains de Shanghai&#8230; Pas le choix, il y a 3 680 expulsions \u00e0 r\u00e9aliser d&rsquo;ici \u00e0 fin d\u00e9cembre, m\u00eame en incluant dans ce chiffre les aides au retour, les interdictions de territoire pour les criminels, les d\u00e9parts volontaires &#8211; tout de m\u00eame trois \u00e0 cinq dossiers par semaine &#8211; l&rsquo;objectif para\u00eet compliqu\u00e9, d&rsquo;autant que les Bulgares et les Roumains, qui, l&rsquo;an dernier, assuraient 30% des reconduites, font d\u00e9sormais partie de l&rsquo;Europe. Eric Jacquemin, de sa belle plume, signe les mises en d\u00e9tention. Sans \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me et sans illusion : \u00abOn laboure la mer\u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Le drapeau fran\u00e7ais flotte, majestueux, au-dessus du CRA de Vincennes. Dramane, Ali et les nouveaux arrivants sont plac\u00e9s dans le tout nouveau b\u00e2timent. L&rsquo;autre, incendi\u00e9 l&rsquo;an dernier par des \u00abretenus\u00bb, n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9nov\u00e9. Derri\u00e8re le grillage, les \u00e9l\u00e8ves de l&rsquo;Ecole nationale de Police, h\u00e9berg\u00e9e sur le m\u00eame site, s&rsquo;entra\u00eenent. \u00abBienvenue au CRA\u00bb, lance le commandant Bruno Marey. Le directeur a de grandes moustaches grises et un bon sourire. On l&rsquo;a charg\u00e9 d&rsquo;accueillir la journaliste. La pr\u00e9fecture est soucieuse de montrer combien les sans-papiers sont d\u00e9sormais bien trait\u00e9s. Fini le temps pourtant pas si lointain &#8211; deux ans \u00e0 peine &#8211; o\u00f9 Paris les enfermait au d\u00e9p\u00f4t dans des conditions moyen\u00e2geuses. L\u00e0-bas, sur l&rsquo;\u00eele de la Cit\u00e9, il ne reste plus qu&rsquo;une quarantaine de places pour les femmes. Le CRA de Vincennes, r\u00e9nov\u00e9 \u00e0 grands frais, accueille, lui, jusqu&rsquo;\u00e0 280 hommes et 400 po liciers. \u00abLe CRA n&rsquo;est pas une prison\u00bb, assure le commandant Marey. Bien s\u00fbr, il y a les barbel\u00e9s de 3 m\u00e8tres de haut, partout des cam\u00e9ras de surveillance, mais \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur les \u00abretenus\u00bb circulent librement. Ils ont, d\u00e8s leur arriv\u00e9e, un r\u00e8glement int\u00e9rieur traduit dans toutes les langues, du savon, une brosse \u00e0 dents, des serviettes propres. Au bureau de l&rsquo;Anaem (Agence nationale de l&rsquo;Accueil des Etrangers et des Migrations), ils peuvent trouver une assistance psychologique, des conseils pour pr\u00e9parer leur d\u00e9part, \u00e0 celui de la Cimade, la seule association pr\u00e9sente dans les CRA, ils peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;une aide juridique. Une infirmi\u00e8re les accueille 20 heures sur 24 : \u00abJe distribue beaucoup de calmants, confie-t-elle. Certains sont des habitu\u00e9s, qui ont d\u00e9j\u00e0 fait deux, trois centres de r\u00e9tention mais beaucoup sont perdus.\u00bb Elle a scotch\u00e9 sur le mur la radio d&rsquo;un estomac travers\u00e9 d&rsquo;un couteau. Un Alg\u00e9rien n&rsquo;a rien trouv\u00e9 d&rsquo;autre pour \u00e9viter l&rsquo;expulsion. D&rsquo;autres avalent des fourchettes ou des clous&#8230; La visite continue au pas de charge : ici, le r\u00e9fectoire, avec au menu, ce soir, salade farandole, cr\u00eapes au fromage et coupe li\u00e9geoise, l\u00e0, la salle de t\u00e9l\u00e9, le coin t\u00e9l\u00e9phone. Les haut-parleurs crachent en continu le nom de ceux qui ont de la visite ou doivent partir au tribunal. Au bout du couloir, un homme agenouill\u00e9 sur un drap prie. Dehors, des dizaines de \u00abretenus\u00bb tuent le temps sur l&rsquo;\u00e9troite promenade. Ils discutent, fument, \u00e9tendent leur linge. Un homme s&rsquo;approche. La trentaine, un regard vif, des boucles brunes : \u00abRegardez-nous. Nous ne somme plus rien, madame : des animaux, la machine nous casse.\u00bb Le Tunisien raconte qu&rsquo;il est \u00e9tudiant \u00e0 la Sorbonne, mari\u00e9 \u00e0 une Fran\u00e7aise, qu&rsquo;il a lu Pascal et Montaigne. \u00abElle est belle la France&#8230;\u00bb Autour de lui, soudain, un groupe se forme, une masse d&rsquo;habits sales et de regards suppliants. Ils disent que \u00abla bouffe est d\u00e9gueulasse\u00bb, qu&rsquo;il n&rsquo;y a\u00abm\u00eame pas de poisson pour le ramadan\u00bb, qu&rsquo;au petit matin les Chinois ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s, comme \u00e7a, sans raison. \u00abEux, ils peuvent payer de bons avocats\u00bb, souffle l&rsquo;un. Un autre : \u00abIl suffit de l\u00e2cher de la thune aux consuls.\u00bbAllong\u00e9 pr\u00e8s de la table de ping-pong, Dramane, le jeune Malien rencontr\u00e9 gare du Nord, fait un petit signe de la main. En confiance, loin du camion des RG, il explique qu&rsquo;il est en France depuis 2000, qu&rsquo;il fait des m\u00e9nages le soir dans des entreprises et qu&rsquo;il paie m\u00eame des imp\u00f4ts.\u00abEn sept ans, personne ne m&rsquo;avait jamais emb\u00eat\u00e9\u00bb, murmure-t-il.\u00abTout \u00e7a, c&rsquo;est depuis Sarkozy.\u00bb Son ami Ali, le peintre alg\u00e9rien, acquiesce. Lui est entr\u00e9 en France au printemps. Pour 5 000 euros, un passeur l&rsquo;a conduit jusqu&rsquo;\u00e0 Almeria. Vingt-quatre heures de travers\u00e9e en mer puis trois jours dans les camps espagnols jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on lui dise : \u00abAllez Jile !\u00bb Ce matin, les deux copains ont, comme dix autres \u00abretenus\u00bb, tent\u00e9 de plaider leur cause devant la juge du tribunal administratif. Ils demandaient l&rsquo;annulation de leur arr\u00eat de reconduite \u00e0 la fronti\u00e8re. Tous ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9bout\u00e9s. Pour eux, la roulette russe continue. Fatalistes, ils disent : \u00ab C&rsquo;est Dieu qui d\u00e9cide. \u00bb Ils attendent que le juge les lib\u00e8re ou prolonge encore la r\u00e9tention, trente-deux jours maximum, le temps que leur pays, peut-\u00eatre, se d\u00e9cide \u00e0 les reconna\u00eetre. Le consul du Mali, comme \u00e0 son habitude, ne devrait pas signer de laissez-passer pour Dramane. Celui d&rsquo;Alg\u00e9rie, toujours coop\u00e9rant, devrait, lui, permettre l&rsquo;expulsion d&rsquo;Ali. Carlson Wagonlit, l&rsquo;agence de voyage du minist\u00e8re, est d\u00e9j\u00e0 en train de chercher un billet d&rsquo;avion pour Alger. Le jeune homme sera pr\u00e9venu la veille du d\u00e9part. Les anciens lui ont expliqu\u00e9 qu&rsquo;il pouvait refuser d&#8217;embarquer. Au pis, il risque trois mois de prison, au mieux, il sera lib\u00e9r\u00e9. Ce soir, au t\u00e9l\u00e9phone, Ali pr\u00e9vient sa m\u00e8re qu&rsquo;il risque de rentrer au bled, plus t\u00f4t que pr\u00e9vu, et sans cadeaux. Il est d\u00e9sol\u00e9, mais il retentera sa chance. Malgr\u00e9 l&rsquo;humiliation et les contr\u00f4les, il n&rsquo;a pas renonc\u00e9 \u00e0 la France.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356889-au_coeur_de_la_machine_%C3%A0_expulser.html\">http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356889-au_coeur_de_la_machine_%C3%A0_expulser.html<\/a><\/p>\n<p><strong>Quand les flics doutent<\/strong> par Olivier Toscer<\/p>\n<p>La grogne est encore sourde. Mais il suffit de surfer sur les forums internet des syndicats policiers pour s&rsquo;apercevoir que les quotas d&rsquo;expulsions mettent les commissariats au bord de la crise de nerfs. Les flics engag\u00e9s dans la chasse aux sans-papiers s&rsquo;inqui\u00e8tent d&rsquo;abord pour leur image aupr\u00e8s de la population. Le spectre des rafles plane au-dessus des k\u00e9pis. \u00abJe me demande si c&rsquo;est bien le r\u00f4le de la police nationale d&rsquo;aller au domicile des gens pour conduire une proc\u00e9dure d&rsquo;\u00e9loignement, note Herv\u00e9, gardien de la paix en Bretagne. Limage de la police gagnerait si cette action \u00e9tait faite par un service de l&rsquo;immigration ext\u00e9rieure, comme cela se passe en Grande-Bretagne.\u00bb Un de ses coll\u00e8gues rench\u00e9rit : \u00abQuand je vois des CRS contr\u00f4ler un Africain et expliquer que, comme il est noir, il y a des chances qu&rsquo;il soit \u00e9tranger, je trouve que cela est anormal et donne une mauvaise image de nous.\u00bb Le spleen policier ne s&rsquo;explique pas toujours pour des raisons morales ou \u00e9thiques. Il prosp\u00e8re aussi sur l&rsquo;angoisse d&rsquo;un quota impossible \u00e0 atteindre. \u00abDans mon d\u00e9partement de l&rsquo;ouest de la France, je les trouve o\u00f9 et comment, mes \u00e9trangers en situation irr\u00e9guli\u00e8re ? s&rsquo;interroge un officier sur le web. Surtout dans une r\u00e9gion comptant \u00e0 peine 1% d&rsquo;\u00e9trangers en situation r\u00e9guli\u00e8re !\u00bb D&rsquo;autres mettent en cause la complexit\u00e9 des proc\u00e9dures d&rsquo;expulsion et leur inefficacit\u00e9. Un adh\u00e9rent du syndicat Alliance, r\u00e9put\u00e9 proche de la droite, s&rsquo;indigne : \u00ab Je trouve aberrant qu&rsquo;un ministre vienne me dire qu&rsquo;il faut 25 000 expulsions, puisque nous n&rsquo;avons pas les moyens juridiques d&rsquo;interpeller les \u00e9trangers en situation irr\u00e9guli\u00e8re ! \u00bb Et de se lamenter sur les scrupules d&rsquo;une l\u00e9gislation qui interdit th\u00e9oriquement les contr\u00f4les massifs au faci\u00e8s.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356891-quand_les_flics_doutent.html\">http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356891-quand_les_flics_doutent.html<\/a><\/p>\n<p><strong>Chasse \u00e0 l&rsquo;homme dans la rade : Les passeurs de Cherbourg<\/strong> <\/p>\n<p>Ils ont fui leur pays, la guerre, la mis\u00e8re. Ils se retrouvent dans le port du Cotentin, en attendant un passeur pour l&rsquo;Angleterre. Cherbourg, nouveau Sangatte ?<\/p>\n<p>par Christophe Boltanski<\/p>\n<p>L&rsquo;homme vient de surgir de l&rsquo;obscurit\u00e9. Il p\u00e9n\u00e8tre lentement dans le port presque d\u00e9sert. A la vue d&rsquo;une voiture de police, il ne d\u00e9guerpit pas. Bien au contraire. Il va \u00e0 sa rencontre et apostrophe ses occupants. Il a aper\u00e7u des Asiatiques marcher vers la zone fret. \u00abPourquoi vous les laissez passer et pas nous ?\u00bb, demande-t-il \u00e0 la patrouille. Il a confondu des marins philippins avec ses compagnons d&rsquo;infortune. Renseignements pris, il retourne sur ses pas. \u00abV&rsquo;l\u00e0 qu&rsquo;ils se d\u00e9noncent entre eux !\u00bb, rigole un agent.<\/p>\n<p>A Cherbourg, les clandestins qui par dizaines tentent de gagner l&rsquo;Angleterre ne se cachent pas. Ils n&rsquo;\u00e9vitent m\u00eame pas le contact avec ceux qui ont pour mission de les traquer. Pour quoi faire ? Sit\u00f4t arr\u00eat\u00e9s dans l&rsquo;enceinte portuaire, ils sont pour la plupart reconduits en ville et rel\u00e2ch\u00e9s. Chaque nuit, ils essaient \u00e0 nouveau d&#8217;embarquer sur un des ferries \u00e0 destination de Poole ou de Portsmouth. Ils escaladent ou percent les grillages, aplatissent les fils barbel\u00e9s avec des couvertures, ils se glissent dans des semi-remorques, se blottissent dans des caisses, ils courent parmi les rochers et les algues, parfois au p\u00e9ril de leur vie.<\/p>\n<p>Un peu plus t\u00f4t dans la soir\u00e9e, deux r\u00e9fugi\u00e9s irakiens se sont dissimul\u00e9s sous les essieux d&rsquo;un camion arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la station-service, juste \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du port. Le v\u00e9hicule, au lieu de prendre la direction du terminal, est reparti vers le centre. Pris de panique, ses passagers clandestins ont saut\u00e9 en marche. \u00abA l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, ils sont \u00e0 l&rsquo;hosto\u00bb, annonce un officier de la PAF, la police de l&rsquo;air et des fronti\u00e8res. Ils sortiront au petit matin avec des contusions, mais pas de fracture. \u00abCa a refroidi les autres. Quand il y a eu l&rsquo;accident, ils \u00e9taient une quinzaine \u00e0 vouloir entrer, d\u00e9clare le grad\u00e9. On leur a dit d\u00e9faire attention, de se calmer pour ce soir. Autrement, s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas eu \u00e7a&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Qu&rsquo;importe. Ils recommenceront. Ils sont d\u00e9termin\u00e9s. \u00abOn est pr\u00eats \u00e0 rester ici un an, trois ans. Le temps qu&rsquo;il faudra jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on passe\u00bb, pr\u00e9vient Nayef. Autour de lui, ses cinq amis opinent. Assis dans l&rsquo;herbe devant le si\u00e8ge d&rsquo;une association humanitaire, la Chaudr\u00e9e, ils attendent de recevoir leur unique repas de la journ\u00e9e. Tous connaissaient les deux victimes. Des Kurdes d&rsquo;Irak, comme eux. Ils viennent d&rsquo;un m\u00eame village, pr\u00e8s de Kirkouk, th\u00e9\u00e2tre de massacres quasi quotidiens. Electricien, coiffeur, chauffeur de bus, ouvrier en b\u00e2timent, \u00e2g\u00e9s de 16 \u00e0 20 ans, ils ont fui une guerre qui n&rsquo;\u00e9tait pas la leur. \u00abSi on n&rsquo;avait pas peur de mourir en Irak, on ne serait pas ici !\u00bb, s&rsquo;\u00e9crie l&rsquo;un d&rsquo;eux qui a perdu son p\u00e8re et sa m\u00e8re dans une explosion de voiture.<\/p>\n<p>ont err\u00e9 des mois \u00e0 travers l&rsquo;Europe avant d&rsquo;\u00e9chouer dans cette sous-pr\u00e9fecture du Cotentin. Pour leur voyage, certains ont pay\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 16 000 dollars \u00e0 diff\u00e9rents passeurs. Le plus jeune a rejoint la Turquie apr\u00e8s une semaine de marche par les montagnes. Ils n&rsquo;ont qu&rsquo;un but : le Royaume-Uni, une contr\u00e9e dont ils ne parlent pas la langue et o\u00f9 ils ne connaissent personne. Un eldorado qui ne cesse de durcir sa politique d&rsquo;immigration, mais que leurs \u00abguides\u00bb continuent d&rsquo;exalter. \u00abL\u00e0-bas, ils accordent le droit de vivre\u00bb, dit Nayef. Ils savent aussi que \u00abla France ne donne pas de papiers\u00bb, ou si peu.<\/p>\n<p>Alors, la journ\u00e9e, ils tentent de dormir dans leur camp de fortune, plant\u00e9 sur la montagne du Roule qui domine la rade de Cherbourg, et la nuit venue ils partent \u00e0 l&rsquo;abordage. Tout au long de 6 kilom\u00e8tres de barbel\u00e9s, ils doivent jouer \u00e0 cache-cache avec les 65 policiers de la PAF, \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;un syst\u00e8me de vid\u00e9osurveillance flambant neuf, et depuis peu avec une trentaine de CRS, des agents de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9s et des ma\u00eetres-chiens qui proc\u00e8dent \u00e0 la fouille des camions aux embarcad\u00e8res. A l&rsquo;int\u00e9rieur de la gare maritime, ils sont pourchass\u00e9s inlassablement. Une fois dehors, ils n&rsquo;existent pas. Des fant\u00f4mes. Conform\u00e9ment \u00e0 la convention de Gen\u00e8ve, ils ne peuvent pas \u00eatre reconduits dans un pays en guerre. Ils ne demandent pas non plus l&rsquo;asile en France. Ce sont des \u00abni-ni\u00bb, ni r\u00e9gularis\u00e9s ni expuls\u00e9s. \u00abCes gens- l\u00e0 ne sont pas autoris\u00e9s \u00e0 rester sur notre territoire et n&rsquo;ont le droit d&rsquo;aller nulle part. Alors quoi ? On va attendre qu&rsquo;il leur pousse des ailes ? s&rsquo;exclame Paul Gaillard, un pr\u00eatre-ouvrier qui, avec son association Itin\u00e9rance, vient en aide aux r\u00e9fugi\u00e9s. En fermant le camp de Sangatte [Pas-de-Calais], en 2002, le ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur Nicolas Sarkozy a multipli\u00e9 ailleurs sur la c\u00f4te les petits Sangatte. Il n&rsquo;a rien r\u00e9gl\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Le tribunal de Cherbourg croule sous les dossiers de garde \u00e0 vue. Pr\u00e8s de 700 depuis le d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e, uniquement pour les \u00e9trangers en situation irr\u00e9guli\u00e8re. La police interpelle syst\u00e9matiquement \u00ables primo-arrivants\u00bb pour les identifier. Parfois, \u00e0 l&rsquo;issue de leurs quarante-huit heures de d\u00e9tention, et lorsqu&rsquo;il plane un doute sur leurs origines, elle les exp\u00e9die en centre de r\u00e9tention. Le plus pr\u00e8s, celui de Rennes, inaugur\u00e9 d\u00e9but ao\u00fbt, est d\u00e9j\u00e0 plein a craquer. Il y a un an, des clandestins ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s au centre de Toulouse, par bus entiers, m\u00eame par avion. Beaucoup sont revenus un mois plus tard \u00e0 Cherbourg, la seule porte de secours qu&rsquo;ils connaissent. Une fois fich\u00e9s, ils savent qu&rsquo;ils ne seront plus arr\u00eat\u00e9s. \u00abSi on les pince, on les \u00e9vince juste du port. On sait qu&rsquo;une heure apr\u00e8s on les retrouvera\u00bb, reconna\u00eet-on \u00e0 la PAF.<\/p>\n<p>Cet \u00e9t\u00e9, la tension \u00e9tait au plus haut. Le 12 juillet, un touriste portugais a ouvert le feu et bless\u00e9 un Afghan. Des batailles rang\u00e9es ont oppos\u00e9 routiers et clandestins \u00e0 coups de crics et boulons. \u00abJ&rsquo;ai l\u00e0 quatre courriers de transporteurs qui menacent de quitter Cherbourg, d\u00e9clare Marie-Th\u00e9r\u00e8se Chauvin, directrice de Brittany Ferries. Car leurs marchandises ont \u00e9t\u00e9 ab\u00eem\u00e9es et refus\u00e9es \u00e0 la livraison. Le mois dernier, des clandestins sont mont\u00e9s dans un camion de poussins. Je ne vous dis pas le carnage !\u00bb Outre les d\u00e9pr\u00e9dations, les retards, les autorit\u00e9s britanniques mettent le camionneur et la compagnie maritime \u00e0 l&rsquo;amende. 2 000 livres chacun. Il faut aussi payer l&rsquo;escorte polici\u00e8re pour le retour du sans-papiers en France. 700 livres.<\/p>\n<p>Le d\u00e9put\u00e9-maire socialiste, Bernard Cazeneuve, avoue son impuissance. Il vient d&rsquo;expulser les clandestins d&rsquo;un terrain municipal qu&rsquo;ils occupaient, leur quatri\u00e8me squat en cinq ans. \u00abJe veux montrer que cela ne r\u00e9glera rien. Demain, ils iront ailleurs.\u00bb Une d\u00e9monstration par l&rsquo;absurde adress\u00e9e \u00e0 un Etat qui \u00abd\u00e9ploie une \u00e9nergie consid\u00e9rable pour ignorer le probl\u00e8me\u00bb, mais aussi aux passeurs, toujours pr\u00eats \u00e0 s&rsquo;engouffrer dans la br\u00e8che. \u00abNe rien faire, dit l&rsquo;\u00e9lu, c&rsquo;est leur envoyer le signal que Cherbourg est une bonne destination.\u00bb<\/p>\n<p>Dans ce port transform\u00e9 en cul-de-sac, l&rsquo;activit\u00e9 de passeur est en plein essor. Des r\u00e9fugi\u00e9s de longue date se muent en petits trafiquants, souvent faute de mieux. Ils monnaient aupr\u00e8s des nouveaux leur exp\u00e9rience. Ils vont les chercher au train, g\u00e8rent les flux dans le squat, pr\u00e9l\u00e8vent leur d\u00eeme en \u00e9change d&rsquo;une place sous une tente. Ils organisent des petits groupes arm\u00e9s de cutters pour d\u00e9couper les b\u00e2ches et les lancent \u00e0 l&rsquo;assaut en diff\u00e9rents points du port. Ils connaissent les horaires des escales et des patrouilles. \u00ab Ils savent tout, confirme Marie-Th\u00e9r\u00e8se Chauvin. Apr\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e des CRS, on a \u00e9t\u00e9 tranquille deux, trois jours. Puis ils ont compris quand ils tournaient. \u00bb<\/p>\n<p>Parfois, leurs clients se rebiffent. En octobre 2005, deux Erythr\u00e9ens et une Somalienne n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 se plaindre \u00e0 la PAF. Ils avaient vers\u00e9 entre 200 et 500 euros contre la promesse d&rsquo;un passage en Angleterre. L&rsquo;op\u00e9ration ayant \u00e9chou\u00e9, ils veulent \u00eatre rembours\u00e9s. L&rsquo;enqu\u00eate conduit un an plus tard \u00e0 l&rsquo;arrestation de trois passeurs, des Kurdes irakiens. Ils vivent en appartement, poss\u00e8dent une batterie de t\u00e9l\u00e9phones portables. Leurs compagnes fran\u00e7aises, devenues depuis leurs \u00e9pouses, touchent l&rsquo;argent des mandats envoy\u00e9s de l&rsquo;\u00e9tranger. 15 000 euros, au total. Les trois hommes viennent d&rsquo;\u00eatre condamn\u00e9s \u00e0 deux ans de prison ferme. Leurs conjointes \u00e0 six mois avec sursis. Tous font appel. \u00abIls n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;un maillon de la cha\u00eene, insiste l&rsquo;avocate d&rsquo;un des pr\u00e9venus, Me Ingrid Desrues. La t\u00eate pensante du groupe est en fuite.\u00bb<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re avec le monde des passeurs est vite franchie. Parmi les r\u00e9fugi\u00e9s, tout le monde conna\u00eet Bakhtiar. Il leur distribue des cigarettes, donne les derni\u00e8res infos. Son t\u00e9l\u00e9phone portable ne cesse de sonner. Originaire de Baqouba, au nord de Bagdad, il erre depuis cinq ans en France. Sa famille, bien que kurde, collaborait avec le r\u00e9gime de Saddam. Treize des siens ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s. Le cr\u00e2ne ras\u00e9, un filet de barbe, il porte un bras artificiel et tra\u00eene sa jambe. \u00abJ&rsquo;ai essay\u00e9 plusieurs fois de passer en Angleterre. Les autres ont r\u00e9ussi, moi, je ne peux pas courir.\u00bb Contrairement \u00e0 ses compatriotes, Bakhtiar redoute la police : \u00abIl suffit que vous aidiez les gens pour \u00eatre soup\u00e7onn\u00e9.\u00bb Il a demand\u00e9 l&rsquo;asile politique. En vain.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356890-les_passeurs_de_cherbourg.html\">http:\/\/hebdo.nouvelobs.com\/hebdo\/parution\/p2241\/dossier\/a356890-les_passeurs_de_cherbourg.html<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Nouvel Observateur\u00a0\u00bb, 18 octobre 2007 Lutte contre l&rsquo;immigration clandestine : Au coeur de la machine&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[600],"tags":[],"class_list":["post-21977","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-contraintes-et-liberte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/21977","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=21977"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/21977\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21977"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21977"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21977"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}