{"id":22126,"date":"2008-03-24T12:15:00","date_gmt":"2008-03-24T11:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22126"},"modified":"2021-06-01T21:12:29","modified_gmt":"2021-06-01T19:12:29","slug":"la-psychiatrie-doit-etre-faite-et","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22126","title":{"rendered":"\u00ab La psychiatrie doit \u00eatre faite et d\u00e9faite par tous \u00bb disait-on &#8230; Par o\u00f9 commencer ?"},"content":{"rendered":"Le film de Sandrine Bonnaire, \u00ab Elle s\u2019appelle Sabine \u00bb, fait d\u00e9bat. C\u2019\u2019est\nheureux ! D\u2019une certaine fa\u00e7on, le \u00ab J\u2019accuse \u00bb provocateur dont <em>Lib\u00e9ration<\/em> s\u2019est fait l\u2019\u00e9cho, m\u2019appara\u00eet justifi\u00e9 ! Justifi\u00e9 car il aiguise ce d\u00e9bat, d\u00e9bat salutaire, et imp\u00e9ratif !\n<br \/>Avec ce film, nous sommes dans une histoire singuli\u00e8re, un parcours, la\ntransformation d\u2019une jeune femme aux prises avec des troubles psychiques et relationnels majeurs. Images en douceur, \u00e9mouvantes, attachantes, qui alternent entre \u00ab un avant \u00bb et \u00ab un apr\u00e8s \u00bb l\u2019hospitalisation. Document qui pose donc question \u00e0 la psychiatrie.\n<br \/>Mais document sans complaisance, qui montre la complexit\u00e9 de la vie quotidienne de ces personnes et avec elles, leurs difficult\u00e9s comportementales, les pulsions agressives, mais aussi le d\u00e9sarroi et l\u2019inqui\u00e9tude, l\u2019angoisse de l\u2019abandon. Ainsi, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 ce qu\u2019il en est, concr\u00e8tement, de situations qui peuvent devenir insoutenables, renvoyer \u00e0 une impuissance de l\u2019entourage, qu\u2019il\nsoit familial ou professionnel&#8230;\n<br \/>Cependant, les flash-backs, la narration du parcours v\u00e9cu par Sabine et sa famille, interpellent massivement des pratiques psychiatriques.\nComment se fait-il que, depuis quelques d\u2019ann\u00e9es, de nombreux services\nhospitaliers renouent avec des pratiques coercitives d\u2019une autre \u00e9poque ? J\u2019ai d\u00e9but\u00e9 en psychiatrie en 1973. Les pratiques mises en oeuvre ces ann\u00e9es-l\u00e0 et jusque dans le d\u00e9but des ann\u00e9es 90 avaient le souci d\u2019une approche et d\u2019un accueil humain de la folie. Or depuis quelques ann\u00e9es, et les \u00ab mesures \u00bb prises apr\u00e8s le double meurtre de Pau ont accentu\u00e9 la tendance, la multiplication des chambres d\u2019isolement, pudiquement rebaptis\u00e9es Chambres de Soins Intensifs \u2013\nC.S.I.-, les programmes de formations aux techniques de contention, sont pass\u00e9es dans les moeurs hospitali\u00e8res ! La logique s\u00e9curitaire qui attaque le lien social envahit aussi les pratiques psychiatriques.\n<br \/>L\u00e0 est la gravit\u00e9 de la situation : dans l\u2019accueil et le traitement des patients, des barri\u00e8res sont tomb\u00e9es. D\u00e9sormais les m\u00e9thodes coercitives seraient-elles \u00e0 ranger dans le \u00ab \u00e7a va de soi \u00bb, dans \u00ab l\u2019arsenal \u00bb th\u00e9rapeutique ? Parfois certains, g\u00ean\u00e9s, invoquent la sempiternelle p\u00e9nurie, l\u2019absence de moyens. Certes les politiques gouvernementales ont d\u00e9truit les formations sp\u00e9cialis\u00e9es en\npsychiatrie. Les politiques des directions hospitali\u00e8res deviennent strictement comptables. Les professionnels doivent-ils s\u2019exon\u00e9rer de toute interrogation pour autant ?\n<br \/>Avant tout, il faut rappeler ceci : des lieux d\u2019accueil satisfaisant et humain de la folie existent dans le service public comme dans certaines cliniques. Des services sont encore attach\u00e9s aux pratiques soignantes dans la cit\u00e9. Des initiatives foisonnent articulant th\u00e9rapeutiques et culture. Le souci d\u2019une \u00e9thique des soins anime de nombreux professionnels en psychiatrie.\n<br \/>Mais, ceci pos\u00e9, n\u2019est-ce pas un <strong>devoir politique<\/strong> d\u2019interroger les d\u00e9rives actuelles de trop nombreuses pratiques et leurs dispositifs sous-jacents ? Sans \u00eatre exhaustif, tant est grande la complexit\u00e9 de ces dispositifs, je souhaite ici, insister seulement sur deux points :\n<br \/><strong>L\u2019envahissement de l\u2019id\u00e9ologie m\u00e9dicale en psychiatrie<\/strong> et ce qu\u2019elle induit dans les rapports entre les professionnels mais aussi comment elle mod\u00e8le les demandes des malades et leurs familles. Certes ce mouvement de m\u00e9dicalisation est patent dans notre vie quotidienne et s\u2019\u00e9rige en processus normatif et de contr\u00f4le de nos conduites les plus banales.\n<br \/>Cette id\u00e9ologie se traduit par une forme de pouvoir qui va r\u00e9duire les pratiques pluridisciplinaires \u00e0 des simulacres de travail d\u2019\u00e9quipe, une disparition de l\u2019articulation entre les savoirs-faire infirmiers et les savoirs th\u00e9oriques des psychiatres. Ainsi s\u2019\u00e9rige en fonctionnement institutionnel, un \u00ab je sais, tu ex\u00e9cutes \u00bb, facteur de d\u00e9couragement, voire de d\u00e9sarroi chez les soignants, qui se \u00ab r\u00e9fugient \u00bb souvent dans la plainte de ne pas \u00eatre entendus et reconnus dans les difficult\u00e9s rencontr\u00e9s avec les patients difficiles.\n<br \/>Cette conception vise \u00e0 une objectivation du malade, qui devient \u00ab objet \u00bb et non acteur de soin, un \u00ab usag\u00e9 \u00bb &#8230; Cette objectivation entra\u00eene de fait, une mise \u00e0 distance, facteur de moindre engagement relationnel, mais aussi l\u2019absence de prise en compte de la dimension transf\u00e9rentielle des relations qui se tissent in\u00e9vitablement dans une institution.\n<br \/>Enfin, ce mouvement de m\u00e9dicalisation de la psychiatrie induit la demande de diagnostic, comme si un diagnostic, notamment dans les pathologies psychiques complexes suffisait en lui-m\u00eame \u00e0 proposer une d\u00e9marche th\u00e9rapeutique et un accompagnement au long cours digne et humain ! Ah, LA d\u00e9pression ! Ah, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de \u00ab troubles bipolaires \u00bb ! Ah, LA schizophr\u00e9nie ! Ah, l\u2019autisme ! Bien \u00e9videmment, corollaire de cette m\u00e9dicalisation, l\u2019industrie pharmaceutique envahit ce march\u00e9 formidable de psychotropes et d\u2019\u00abinformation \u00bb des patients\net des familles sur leurs maladies \u2026 et leurs traitements. Parall\u00e8lement, la diffusion des \u00ab bonnes pratiques professionnelles \u00bb r\u00e9sum\u00e9es par des\n\u00ab protocoles \u00bb donne un caract\u00e8re officiel \u00e0 ce qui doit \u00eatre une \u00e9laboration clinique au cas par cas.\n<br \/>Le deuxi\u00e8me point concerne <strong>l\u2019ambiance dans les \u00e9tablissements hospitaliers.<\/strong> Les contraintes de tous ordres s\u2019imposent tel un rouleau compresseur. Je citerai juste la logique budg\u00e9taire comptable qui frise parfois l\u2019absurde, et qui prend le pas sur ce qui est l\u2019essentiel du \u00ab plateau technique \u00bb en psychiatrie : les personnels. La logique de l\u2019\u00e9valuation, et l\u2019envahissement des saisies informatiques qui ne peuvent se faire qu\u2019au d\u00e9triment du temps pass\u00e9 avec les patients. L\u2019ordre r\u00e9glementaire qui s\u2019applique sans discernement, guid\u00e9 par la\npeur panique des administratifs invoquant les risques de poursuites judiciaires, de mises en cause par la cour des comptes et le sacro-saint principe de pr\u00e9caution. Ainsi, des administratifs basculent dans l\u2019interpr\u00e9tation abusive voire extensive de textes r\u00e9glementaires et brisent parfois des pratiques de soins vivantes et humaines. \u00c0 ceci, s\u2019ajoute le poids contraignant de la hi\u00e9rarchie infirmi\u00e8re qui a choisi l\u2019alliance avec le pouvoir administratif pour affirmer son autonomie vis-\u00e0-vis du pouvoir m\u00e9dical. La suspicion des administratifs \u00e0 l\u2019\u00e9gard\ndes soignants fait le reste \u2026\n\nAvec l\u2019association de ces deux points, s\u2019installe un v\u00e9cu de \u00ab maltraitance \u00bb des personnels, qui va induire d\u00e9couragement et ressentiment, et entra\u00eener un retentissement in\u00e9vitable sur \u00ab l\u2019ambiance \u00bb au sens du concept propos\u00e9 par Jean Oury. Dans un tel contexte d\u00e9grad\u00e9, l\u2019attention port\u00e9e aux malades n\u2019estelle\npas alt\u00e9r\u00e9e? Y a-t-il encore place pour une prise en compte de la vie\nquotidienne comme outil th\u00e9rapeutique ? Peut-on stimuler l\u2019implication des patients afin qu\u2019ils deviennent acteurs de leurs soins et plus objets passifs de soins ?\n\nLa th\u00e8se de Philippe Paumellei parue en 1952, c\u2019est \u00e0 dire AVANT l\u2019av\u00e8nement des neuroleptiques : \u00ab Essais de traitement collectif dans un quartier d\u2019agit\u00e9s \u00bb ne serait-elle pas quelque peu d\u00e9rangeante ? Par certains c\u00f4t\u00e9s nous avons avanc\u00e9 dans certains domaines, \u2026 mais aussi, malgr\u00e9 ces avanc\u00e9es, la r\u00e9gression est \u00e0 l\u2019oeuvre du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019humain !\n<br \/>Certes, nous en conviendrons, ce n\u2019est en rien l\u2019apanage de la psychiatrie. Comme le disait Lucien Bonnaf\u00e9 : \u00ab une soci\u00e9t\u00e9 se juge \u00e0 la fa\u00e7on dont elle traite ces fous \u00bb, ou Claude Jeangirard, \u00ab soigner les schizophr\u00e8nes, un devoir d\u2019hospitalit\u00e9 ! \u00bbii. Or l\u2019hospitalit\u00e9, par les temps qui courent &#8230;\n\n\u00c0 tant d\u2019autres Sabine, il faut proposer accueil, attention, humanit\u00e9,\npers\u00e9v\u00e9rance, afin qu\u2019une rencontre th\u00e9rapeutique soit possible. Ceci, m\u00eame en s\u2019appuyant sur des traitements psychotropes. Mais dans un cadre de soins institutionnel, c\u2019est \u00e0 dire qui favorise l\u2019implication dans la vie quotidienne des patients, et dans lequel soient pris en compte, analys\u00e9s, les liens relationnels qui se tissent.\n<br \/>Jean Oury a \u00e9crit qu\u2019il \u00ab fallait parfois des ann\u00e9es pour (qu\u2019un schizophr\u00e8ne nous offre) un sourire. Mais ce sourire l\u00e0, \u00e7a vaut le coup ! Car derri\u00e8re ce sourire, qu\u2019est ce qu\u2019il y a ? Il y a de l\u2019\u00e9mergence, et c\u2019est infiniment plus important que d\u2019avoir une esp\u00e8ce de type qui vous r\u00e9cite sa table de l\u2019OEdipe ! \u00bbiii\n\nPaul Machto\n\n<br \/>i Ph. Paumelle deviendra le fondateur du secteur psychiatrique du XIII arrondissement de Paris\n<br \/>ii Claude Jeangirard \u2013 Ed. \u00c9r\u00e9s 2006\n<br \/>iii \u00ab Libert\u00e9 de circulation et espace du dire\u00bb in Vie Sociale et Traitement \u2013 N\u00b0 65 \u2013 2000.\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Documents joints<\/h2>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-file\"><a href=\"http:\/\/www.uspsy.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/03\/pdf_Machto_La_psychiatrie_defaite_mars_2008.pdf\">Machto_La psychiatrie d\u00e9faite_mars 2008<\/a><\/div>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le film de Sandrine Bonnaire, \u00ab Elle s\u2019appelle Sabine \u00bb, fait d\u00e9bat. 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