{"id":22509,"date":"2008-11-11T15:16:00","date_gmt":"2008-11-11T14:16:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22509"},"modified":"2008-11-11T15:16:00","modified_gmt":"2008-11-11T14:16:00","slug":"article-du-monde-diplomatique-de717","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22509","title":{"rendered":"Article du Monde Diplomatique de novembre 2008 : Protocoles de l&rsquo;expulsion"},"content":{"rendered":"<p>MONDE DIPLOMATIQUE novembre 2008<\/p>\n<p>L&rsquo;ENVERS DU D\u00c9COR<\/p>\n<p>Protocoles de l&rsquo;expulsion Par Tassadit Imache *<\/p>\n<p>Depuis des ann\u00e9es, nous avons \u00e9t\u00e9 nourris de constats fallacieux et de faux d\u00e9bats visant \u00e0 d\u00e9finir comme probl\u00e9matique la pr\u00e9sence des immigr\u00e9s dans notre pays. Tandis que les journaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s nous proposaient en illustration : femmes en boubous avec grappes d&rsquo;enfants, adolescents noirs et maghr\u00e9bins au pied des immeubles, camps sinistr\u00e9s de gens du voyage. Nous avions subi cette immigration-l\u00e0, le temps est venu o\u00f9 l&rsquo;on va enfin choisir avec qui nous voulons vivre. Oui, nous avons \u00e9t\u00e9 bien pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 la politique actuelle de contr\u00f4le de l&rsquo;immigration. Ainsi, \u00ables \u00e9trangers qui n&rsquo;ont pas de papiers ont vocation \u00e0 retourner dans leur pays\u00bb. Et, en v\u00e9rit\u00e9, nous faisons \u0153uvre de charit\u00e9 en arrachant ces gens-l\u00e0 des mains de leurs exploiteurs pour les jeter dehors. Aussi proprement que possible, \u00e0 la fran\u00e7aise, avec beaucoup d&rsquo;administration. Et nous devrions m\u00eame nous honorer d&rsquo;\u00eatre de ce pays-l\u00e0, en Europe, qui met le curseur des valeurs humaines le moins bas.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui sont apparus dans notre paysage moral et politique des d\u00e9cors inimaginables jusqu&rsquo;alors : des centres, des locaux o\u00f9 sont enferm\u00e9s des individus, des familles. Exil\u00e9s, r\u00e9fugi\u00e9s qui, une fois jug\u00e9s en pr\u00e9fecture coupables de ne plus remplir les toujours plus nombreux crit\u00e8res de notre hospitalit\u00e9, sont arrach\u00e9s \u00e0 leur vie et aux n\u00f4tres, en attendant d&rsquo;\u00eatre expuls\u00e9s sous la contrainte physique, psychologique et morale. Et une directive europ\u00e9enne vient d&rsquo;autoriser, la dur\u00e9e de leur enfermement jusqu&rsquo;\u00e0 dix-huit mois.<br \/>\nDes concitoyens nous disent ce qu&rsquo;ils ont vu et v\u00e9cu dans la rue, le m\u00e9tro, l&rsquo;avion. Ces sc\u00e8nes d&rsquo;interpellations ou de reconduites stup\u00e9fiantes, compos\u00e9es des m\u00eames ingr\u00e9dients : rapt et brutalit\u00e9. Et ces visages-l\u00e0 entraper\u00e7us, d\u00e9figur\u00e9s par l&rsquo;angoisse ou la honte &#8211; ill\u00e9gaux?<\/p>\n<p>L&rsquo;expulsion a ses protocoles particuliers, des proc\u00e9dures \u00e9labor\u00e9es dans la langue et la logique de la seule rationalit\u00e9 technique. Le stress des professionnels de la s\u00e9curit\u00e9, les \u00e9motions de part et d&rsquo;autre, les cris, crachats, pleurs, insultes, peur, piti\u00e9 sont convertis en facteurs de frein, en risques de mauvais r\u00e9sultats. Car si la mission \u00e9choue, le \u00abclandestin\u00bb redescend de l&rsquo;avion, remet ses pieds sur notre sol. Et tout est \u00e0 recommencer&#8230; On peut imaginer ais\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tat de tension des professionnels qui sont charg\u00e9s de ces DEPA (Deported Accompanied), la pression qui s&rsquo;exerce sur eux pour que les chiffres atteints soient ceux des objectifs, en hausse permanente.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, on \u00e9quipe mieux nos escorteurs et on consid\u00e8re tous les aspects pratiques. Des gants \u00e9pais pr\u00e9munissent des morsures, du risque d&rsquo;infection. Les bras d&rsquo;une fonctionnaire de police sont plus efficaces pour un nourrisson somalien que ceux d&rsquo;une m\u00e8re menott\u00e9e qui se laisse tomber au sol et dit qu&rsquo;elle ne veut pas partir. On pr\u00e9vient le risque le plus dangereux : l&#8217;empathie qui guette tout policier, tout policier-citoyen-parent, mais surtout les voyeurs pr\u00e9sents sur le parcours du reconduit &#8211; magistrats, m\u00e9decins, infirmiers, associations humanitaires.<\/p>\n<p>Ainsi, l&rsquo;attente avant l&#8217;embarquement de personnes \u00e9prouv\u00e9es ou malmen\u00e9es est plus appropri\u00e9e dans le v\u00e9hicule de police, sur le tarmac, qu&rsquo;au service m\u00e9dical de l&rsquo;a\u00e9roport, o\u00f9 travaillent de potentiels intrus. On a observ\u00e9 que le d\u00e9sespoir d\u00e9cuple les forces humaines, et aussi comme ces gens-l\u00e0 savent d\u00e9tourner un objet de sa fonction pour s&rsquo;automutiler, tenter de se suicider pour compromettre l&rsquo;expulsion. On en a tir\u00e9 les le\u00e7ons. On sait endiguer la mont\u00e9e vaine de l&rsquo;espoir, proportionnelle au risque de franchissement par les policiers des limites d\u00e9ontologiques. On a accumul\u00e9 des donn\u00e9es pr\u00e9cieuses sur le comportement des DEPA (la Nig\u00e9riane est violente et le Chinois un dangereux paquet de nerfs). Il faut suivre leur \u00e9volution psychologique jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure du d\u00e9collage, entretenir un semblant de dialogue, endormir les r\u00e9sistances avec un ton ferme et calme : tenez-vous tranquille et vous reviendrez l\u00e9galement, d\u00e9battez-vous et plus jamais vous n&rsquo;entrerez en France.<\/p>\n<p>On a r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 leur entr\u00e9e dans l&rsquo;avion. Elle se fait avant les passagers ordinaires, par l&rsquo;arri\u00e8re ; il y a un sas de si\u00e8ges vides. Un des professionnels aura en charge la n\u00e9gociation \u00e9ventuelle avec un commandant offens\u00e9 de ne plus \u00eatre ma\u00eetre \u00e0 bord. Un autre parlera aux passagers \u00e9tonn\u00e9s ou choqu\u00e9s, potentiels fauteurs de troubles. On appr\u00e9hende mieux les tensions. Selon le profil du citoyen-voyageur qui vient se renseigner aupr\u00e8s des escorteurs, les r\u00e9ponses varient graduellement. Cela va de l&rsquo;information &#8211; \u00abNous appliquons la loi \u00bb &#8211; \u00e0 l&rsquo;intimidation et \u00e0 la menace. Si le nombre d&rsquo;importuns augmente, ce sera le franc rapport de forces avec extraction des perturbateurs, gardes \u00e0 vue et poursuites judiciaires pour obstacle au vol d&rsquo;un a\u00e9ronef ou incitation \u00e0 l&rsquo;\u00e9meute.<\/p>\n<p>Depuis cinq ans, on dispense aux personnels de s\u00e9curit\u00e9 des formations sp\u00e9cifiques nourries d&rsquo;observations de terrain. Gr\u00e2ce au Cam\u00e9scope, on peut revoir ind\u00e9fini-<br \/>\nment une reconduite. On pointe \u00e0 l&rsquo;image les erreurs \u00e0 ne pas commettre. En direct, il y a cet homme noir qui a cri\u00e9, appel\u00e9 sa m\u00e8re et le Bon Dieu. Comment le faire monter dans l&rsquo;avion? L&rsquo;instructeur montre les endroits pr\u00e9cis du corps, les gestes techniques professionnels recommand\u00e9s. Voil\u00e0 comment on immobilise des bras, une paire de jambes, gr\u00e2ce \u00e0 ces bandes de type Velcro. En deux minutes, on obtient une momie transportable.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est certes plus permis de plier \u00e0 la h\u00e2te les r\u00e9calcitrants sur le si\u00e8ge de l&rsquo;avion pour les d\u00e9rober \u00e0 la vue et \u00e0 l&rsquo;attention des autres passa-<br \/>\ngers, bouche ferm\u00e9e \u00e0 la main, ni de s&rsquo;asseoir sur le dos du reconduit jusqu&rsquo;au d\u00e9collage. Deux hommes en sont morts, leur c\u0153ur s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 sur notre territoire. Ils s&rsquo;appelaient Ricardo Barrientos et Mariame Getu Hagos.<\/p>\n<p>Mais un probl\u00e8me demeure : celui des \u00abnui sances phoniques\u00bb. Comment \u00e9viter que le reconduit, par ses cris, n&rsquo;ameute l&rsquo;\u00e9quipage, les voyageurs ? On a trouv\u00e9 une solution du c\u00f4t\u00e9 des arts martiaux : on enseigne la pression \u00e0 exercer en certains points du cou. \u00c7a coupe la respiration, le cerveau n&rsquo;est plus irrigu\u00e9, le reconduit n&rsquo;a plus de voix. Cela a un nom assez po\u00e9tique : la \u00abmodulation phonique\u00bb, ou comment emp\u00eacher une personne en d\u00e9tresse d&rsquo;appeler au secours. Du fax pr\u00e9fectoral au si\u00e8ge d&rsquo;avion, de l&rsquo;arr\u00eat\u00e9 administratif au saussison- nage, la logique inhumaine de l&rsquo;expulsion se d\u00e9roule jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;indignit\u00e9 finale, endoss\u00e9e par les policiers. La violence intrins\u00e8que de la reconduite \u00e9tait inscrite d\u00e8s le d\u00e9part : la personne ne p\u00e8se rien. Et, \u00e0 la fin, on charge des \u00eatres humains inertes, \u00e0 l&rsquo;horizontale, comme des choses.<\/p>\n<p>Culture \u00e9tatique du mensonge, du guet-apens, du contournement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des lois et des dispositifs d&rsquo;aide existant dans nos d\u00e9mocraties pour les plus vuln\u00e9rables&#8230; Voici maintenant que le Comit\u00e9 inter-mouvements aupr\u00e8s des \u00e9vacu\u00e9s (Cimade), engag\u00e9 aupr\u00e8s des migrants, des demandeurs d&rsquo;asile et des expuls\u00e9s, est menac\u00e9 dans son action (1). Ses membres voient arriver dans les centres de r\u00e9tention des personnes dont la vie a bascul\u00e9 en quelques heures, tra\u00eenant les effets qu&rsquo;on leur a laiss\u00e9 prendre, les cartables, parfois un nourrisson dans un couffin.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de la Cimade dans ces lieux, c&rsquo;est ce qui reste aujourd&rsquo;hui de notre pr\u00e9sence, de notre regard. Un organisme humanitaire peut \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 signifier \u00e0 l&rsquo;administration, \u00e0 l\u00e0 police, aux responsables politiques, aux citoyens, par ses rapports rendus publics, des manquements inacceptables. Cette voix-l\u00e0, on voudrait la \u00abmoduler\u00bb aussi.<br \/>\n<br \/>Le gouvernement veut ouvrir l&rsquo;humanitaire \u00e0 la concurrence pour casser l&rsquo;exp\u00e9rience accumul\u00e9e, morceler le territoire en \u00ab\u00a0lots\u00a0\u00bb pour emp\u00eacher une visibilit\u00e9 d&rsquo;ensemble. Il exige neutralit\u00e9 et confidentialit\u00e9. L&rsquo;humanitaire ne serait pas assez neutre : avec l&rsquo;humain, viennent en effet le droit et la dignit\u00e9 de la personne. Comme le secret et l&rsquo;arbitraire vont bien aux lieux clos&#8230; ce terreau d&rsquo;abus et de violences de nos prisons. Alors, que dirons-nous \u00e0 cette heure ? Sommes-nous encore de ceux qui veulent continuer \u00e0 parler notre langue : \u00ab droit \u00bb, \u00ablibert\u00e9\u00bb, \u00abdignit\u00e9\u00bb de la personne? De ceux qui pensent que \u00abpour eux\u00bb valent nos textes et notre croyance en la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;universalit\u00e9 des valeurs? Car la fa\u00e7on dont aujourd&rsquo;hui on traite chez nous ces \u00e9trangers-l\u00e0, les plus vuln\u00e9rables, dit quelque chose de grave sur la France et les \u00e9trangers, et sur l&rsquo;Europe, au reste du monde. Sur ce que nous \u00e9tions, et sur ce que nous risquons d&rsquo;\u00eatre demain. Etrangers \u00e0 nous-m\u00eames ?<\/p>\n<p>( ) Seule la Cimade est habilit\u00e9e, depuis 1985, \u00e0 intervenir aupr\u00e8s des \u00e9trangers expulsables \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des centres de r\u00e9tention administrative. Le minist\u00e8re de l&rsquo;immigration entendait \u00e9mietter par la concurrence cette mission. Apr\u00e8s la sus- pension de l&rsquo;appel d&rsquo;offres d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par le tribunal administratif de Paris, la d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 report\u00e9e au 31 octobre au plus tard.<\/p>\n<p>* Ecrivaine, auteure notamment de l&rsquo;ouvrage Des nouvelles de Kora, \u00e0 para\u00eetre en mars 2009 (Actes Sud) ; membre de la Commission nationale de d\u00e9ontologie de la s\u00e9curit\u00e9 (CNDS), de f\u00e9vrier 2001 \u00e0 f\u00e9vrier 2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MONDE DIPLOMATIQUE novembre 2008 L&rsquo;ENVERS DU D\u00c9COR Protocoles de l&rsquo;expulsion Par Tassadit Imache * Depuis&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[600],"tags":[],"class_list":["post-22509","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-contraintes-et-liberte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/22509","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=22509"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/22509\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22509"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22509"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22509"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}