{"id":22571,"date":"2008-12-06T13:24:00","date_gmt":"2008-12-06T12:24:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22571"},"modified":"2008-12-06T13:24:00","modified_gmt":"2008-12-06T12:24:00","slug":"article-du-monde-du-6-decembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=22571","title":{"rendered":"Article du Monde du 6 d\u00e9cembre 2008 : Psychiatrie : la r\u00e9gression s\u00e9curitaire, par C\u00e9cile Prieur"},"content":{"rendered":"<p>Jamais un h\u00f4pital psychiatrique n&rsquo;avait encore re\u00e7u un pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en ses murs : la visite de Nicolas Sarkozy, mardi 2 d\u00e9cembre, au centre hospitalier sp\u00e9cialis\u00e9 d&rsquo;Antony (Hauts-de-Seine) devait donc faire date. Elle restera effectivement dans les annales mais comme un point de rupture, un moment de fracture entre la communaut\u00e9 m\u00e9dicale et les pouvoirs publics. Annon\u00e7ant la multiplication des moyens d&rsquo;enfermement au sein des \u00e9tablissements et un durcissement des conditions de sortie des patients hospitalis\u00e9s d&rsquo;office, le chef de l&rsquo;Etat a surpris et choqu\u00e9 les professionnels du soin : l&rsquo;ensemble des organisations publiques repr\u00e9sentatives des psychiatres a d\u00e9nonc\u00e9 \u00ab\u00a0une approche exclusivement s\u00e9curitaire de la psychiatrie, qui appara\u00eet comme une r\u00e9gression inacceptable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Alors que la psychiatrie publique traverse une crise profonde &#8211; crise de moyens, d&rsquo;identit\u00e9 et de valeurs -, le discours de M. Sarkozy para\u00eet au mieux inadapt\u00e9, au pire dangereux. Prononc\u00e9 trois semaines apr\u00e8s le meurtre, le 12 novembre, d&rsquo;un jeune homme par un patient schizophr\u00e8ne \u00e9chapp\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique de Grenoble, il tourne le dos \u00e0 toute am\u00e9lioration de la prise en charge sanitaire pour ne retenir que des solutions de type carc\u00e9ral : cr\u00e9ation d&rsquo;unit\u00e9s ferm\u00e9es avec vid\u00e9osurveillance, multiplication des chambres d&rsquo;isolement, pose de bracelet GPS aux patients en promenade, sorties d\u00e9cid\u00e9es par les pr\u00e9fets apr\u00e8s avis d&rsquo;un coll\u00e8ge de trois professionnels du soin au lieu d&rsquo;un seul aujourd&rsquo;hui&#8230; On ne saurait mieux faire passer le message que tout patient hospitalis\u00e9 sous contrainte est un individu dangereux dont la soci\u00e9t\u00e9 doit se pr\u00e9munir.<\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 est tout autre. Les 600 000 personnes souffrant de schizophr\u00e9nie sont bien moins meurtri\u00e8res, en proportion, que les amants jaloux ou les d\u00e9linquants notoires. En 2005, sur 51 411 mis en examen dans des affaires p\u00e9nales (crime ou d\u00e9lit), 212 ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un non-lieu pour irresponsabilit\u00e9 pour cause psychiatrique, soit 0,4 % de l&rsquo;ensemble. Aucune \u00e9tude n&rsquo;a prouv\u00e9 scientifiquement que les malades mentaux seraient plus dangereux que la population g\u00e9n\u00e9rale. Mais il est d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;ils sont les premi\u00e8res victimes des faits de violence, \u00e0 cause de la stigmatisation dont ils font l&rsquo;objet : selon le rapport de la commission \u00ab\u00a0Violence et sant\u00e9 mentale\u00a0\u00bb de l&rsquo;anthropologue Anne Lovell, publi\u00e9 en 2005, la pr\u00e9valence des crimes violents envers les patients en psychiatrie est 11,8 fois plus importante que par rapport \u00e0 l&rsquo;ensemble de la population ; celle des vols sur personnes est 140 fois plus \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Multiplier les mesures d&rsquo;enfermement au sein des h\u00f4pitaux psychiatriques pour se pr\u00e9munir contre la violence \u00e9ventuelle de malades mentaux est de toute fa\u00e7on illusoire : en psychiatrie encore moins qu&rsquo;ailleurs, le risque z\u00e9ro ne peut exister. Sauf \u00e0 vouloir \u00e9radiquer la maladie mentale, abomination que seul le r\u00e9gime nazi a tent\u00e9e, aucun psychiatre ne peut certifier qu&rsquo;un individu ayant fait preuve de dangerosit\u00e9 ne commettra pas un nouvel acte violent un jour. Au contraire, la prise de risque est consubstantielle \u00e0 la psychiatrie, elle est la condition m\u00eame du soin. M\u00eame sous la contrainte, le traitement ne peut s&rsquo;envisager que dans une perspective d&rsquo;am\u00e9lioration du patient : ce qui implique, si son \u00e9tat le permet, qu&rsquo;il puisse progressivement retourner dans la cit\u00e9 et que les mesures attentatoires \u00e0 sa libert\u00e9 soient lev\u00e9es.<\/p>\n<p>Il est en effet possible de soigner les malades mentaux dignement et de tenter de les r\u00e9ins\u00e9rer dans la soci\u00e9t\u00e9, sans avoir recours \u00e0 des mesures aveugles d&rsquo;\u00e9viction. Depuis la r\u00e9volution ali\u00e9niste impuls\u00e9e par Philippe Pinel en 1792, qui a symboliquement lib\u00e9r\u00e9 les malades mentaux de leurs cha\u00eenes, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Bic\u00eatre, c&rsquo;est tout le sens de la d\u00e9marche psychiatrique, qui tente de concilier les imp\u00e9ratifs de s\u00e9curit\u00e9 avec les n\u00e9cessit\u00e9s de soin. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;invention des neuroleptiques dans les ann\u00e9es 1950, les psychiatres et leurs malades ont pu progressivement s&rsquo;ouvrir \u00e0 la cit\u00e9, s&rsquo;ins\u00e9rer dans le tissu social, changer progressivement le regard de la soci\u00e9t\u00e9 sur la folie. Depuis la cr\u00e9ation du secteur dans les ann\u00e9es 1960, la France s&rsquo;est engag\u00e9e dans un mouvement de d\u00e9institutionnalisations, visant \u00e0 fermer progressivement les grands asiles.<\/p>\n<p>UNE VOLONT\u00c9 AVEUGLE D&rsquo;\u00c9CONOMIES<\/p>\n<p>Une politique de cr\u00e9ation des structures d&rsquo;enfermement dans les \u00e9tablissements viendrait contredire ce mouvement en reconstruisant les murs au sein de l&rsquo;h\u00f4pital. A moins qu&rsquo;elle ne vienne parachever un mouvement de casse de la psychiatrie que d\u00e9noncent depuis plusieurs ann\u00e9es les professionnels du soin. Focaliser sur les questions de s\u00e9curit\u00e9 a en effet un grand m\u00e9rite : cela permet de ne pas s&rsquo;attarder sur la grave crise que traverse cette sp\u00e9cialit\u00e9 et qui mine les pratiques soignantes. Depuis dix ans, la psychiatrie s&rsquo;enfonce ainsi dans la paup\u00e9risation, dans l&rsquo;indiff\u00e9rence polie des pouvoirs publics.<\/p>\n<p>La politique de fermeture des lits &#8211; 50 000 en vingt ans &#8211; justifi\u00e9e au d\u00e9part par un souci d&rsquo;ouverture de l&rsquo;h\u00f4pital \u00e0 la cit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 poursuivie avec une volont\u00e9 aveugle de faire des \u00e9conomies. La p\u00e9nurie de personnel m\u00e9dical &#8211; environ un millier de postes sont vacants sur 4 500 psychiatres publics &#8211; et la perte de savoir-faire infirmier depuis la fin de leur formation sp\u00e9cifique en psychiatrie ont transform\u00e9 les h\u00f4pitaux en lieux de passage, qui n&rsquo;accueillent plus que les patients en crise.<\/p>\n<p>A peine stabilis\u00e9s, les patients sont pouss\u00e9s vers la sortie : beaucoup d&rsquo;entre eux, notamment les schizophr\u00e8nes qui se sont marginalis\u00e9s de leur famille, \u00e9chouent dans la rue, faute de places suffisantes dans des structures relais \u00e0 l&rsquo;hospitalisation. Ces laiss\u00e9s-pour-compte trouvent de plus en plus un refuge paradoxal en prison, o\u00f9 ils sont incarc\u00e9r\u00e9s apr\u00e8s avoir commis des d\u00e9lits sur la voie publique. Selon une \u00e9tude men\u00e9e en 2004, un d\u00e9tenu sur quatre pr\u00e9senterait des troubles psychotiques. Inimaginable il y a encore quelques ann\u00e9es, la trilogie h\u00f4pital psychiatrique-rue-prison s&rsquo;est ainsi install\u00e9e dans le paysage de la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n<p>Rien ne devrait att\u00e9nuer ce sombre tableau dans les prochaines ann\u00e9es. Au contraire, les pr\u00e9occupations essentiellement s\u00e9curitaires de M. Sarkozy en mati\u00e8re de psychiatrie ne devraient qu&rsquo;accentuer la tendance \u00e0 la p\u00e9nalisation de la folie. Tout se passe comme si l&rsquo;on cherchait \u00e0 d\u00e9nier \u00e0 la psychiatrie sa fonction soignante et \u00e0 lui assigner un autre r\u00f4le, celui d&rsquo;enfermer et de surveiller. Peu \u00e0 peu, les fronti\u00e8res se brouillent entre l&rsquo;h\u00f4pital et la prison : la prise en charge des malades mentaux, elle, reste hors sujet.<\/p>\n<p>Courriel : prieur@lemonde.fr.<\/p>\n<p>C\u00e9cile Prieur<br \/>\nArticle paru dans l&rsquo;\u00e9dition du 06.12.08<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jamais un h\u00f4pital psychiatrique n&rsquo;avait encore re\u00e7u un pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en ses murs&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[598],"tags":[],"class_list":["post-22571","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/22571","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=22571"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/22571\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22571"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22571"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.uspsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22571"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}