{"id":23081,"date":"2009-10-10T13:07:00","date_gmt":"2009-10-10T11:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=23081"},"modified":"2009-10-10T13:07:00","modified_gmt":"2009-10-10T11:07:00","slug":"articles-de-liberation-du-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.uspsy.fr\/?p=23081","title":{"rendered":"Articles de Lib\u00e9ration du 10 octobre 2009 : Urgence aux h\u00f4pitaux de Paris &#8211; Enqu\u00eate"},"content":{"rendered":"<p>Semaine de 80 heures, sous-effectifs, d\u00e9sorganisation\u2026 l\u2019AP-HP est frapp\u00e9e par une vague de suicides.<br \/>\n<br \/>Par LUC PEILLON<\/p>\n<p>Suicid\u00e9 par injection. Dans la nuit du 13 au 14 septembre, Philippe R. (1), 32 ans, interne en an\u00e9sth\u00e9sie-r\u00e9animation, est retrouv\u00e9 mort dans sa chambre de garde de l\u2019h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re \u00e0 Paris, une seringue \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Durant l\u2019\u00e9t\u00e9, un infirmier, puis un ouvrier de l\u2019\u00e9tablissement Saint-Louis, ont tent\u00e9 de mettre fin \u00e0 leurs jours. Les mois pr\u00e9c\u00e9dents, une secr\u00e9taire de la Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re, en conflit avec sa hi\u00e9rarchie, se jetait sous un train ; un agent technique de Trousseau se poignardait dans les couloirs de l\u2019\u00e9tablissement, un agent de ma\u00eetrise se pendait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Robert-Debr\u00e9. Sans remonter plus en amont, Estelle, 34 ans, cadre \u00e0  l\u2019h\u00f4pital Bichat, se pendait chez elle pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 2008 : la direction de l\u2019Assistance publique-H\u00f4pitaux de Paris (AP-HP) r\u00e9glait peu apr\u00e8s \u00e0 sa famille un stock de 200 jours de repos non pris et d\u2019heures sup\u2026 Au total, une dizaine de suicides ou de tentatives ont \u00e9maill\u00e9 la vie de l\u2019AP-HP depuis pr\u00e8s d\u2019un an. Autant de cas dont le contexte ou les t\u00e9moignages des proches laissent sugg\u00e9rer un lien avec le travail.<\/p>\n<p>\u00abDanger grave\u00bb. A la demande des repr\u00e9sentants du personnel, un CHSCT extraordinaire (comit\u00e9 d\u2019hygi\u00e8ne et de s\u00e9curit\u00e9) s\u2019est tenu vendredi matin. \u00abSans grandes avanc\u00e9es pour l\u2019instant, regrettait \u00e0 sa sortie Yannick Perrin, de SUD Sant\u00e9. L\u2019organisation hospitali\u00e8re est devenue si violente que remonter la pente va \u00eatre tr\u00e8s difficile.\u00bb Restrictions budg\u00e9taires, regroupements d\u2019\u00e9tablissements, mise en place de \u00abprocess qualit\u00e9\u00bb incongrus, les ingr\u00e9dients qui bouent depuis des ann\u00e9es dans la marmite \u00abh\u00f4pital\u00bb sont en passe de la faire d\u00e9border. Et, sur ce point, l\u2019AP-HP, qui regroupe une cinquantaine d\u2019\u00e9tablissements en r\u00e9gion parisienne, est un miroir \u00e0 peine grossissant de la situation hospitali\u00e8re en France. Des aides-soignants aux cadres, en passant par les m\u00e9decins et les infirmi\u00e8res, le malaise induit par la pression budg\u00e9taire est patent.<\/p>\n<p>A Lariboisi\u00e8re, Elisabeth Genest (CGT) voit de plus en plus de jeunes infirmi\u00e8res arriver \u00aben pleurant\u00bb dans son local. \u00abElles doivent assurer co\u00fbte que co\u00fbte les soins aux patients, malgr\u00e9 les r\u00e9ductions d\u2019effectifs renouvel\u00e9es chaque ann\u00e9e et les postes non pourvus parce que les conditions de travail sont telles qu\u2019on n\u2019arrive plus \u00e0 recruter.\u00bb A Necker, le red\u00e9ploiement du personnel \u00abse fait dans une grande confusion\u00bb, selon Michel Foucher (CFDT). \u00abUne infirmi\u00e8re est chang\u00e9e de service du jour au lendemain, mais sans formation ad\u00e9quate. On met le soignant en danger, et derri\u00e8re lui, le patient.\u00bb<\/p>\n<p>Une situation qui a pouss\u00e9 le syndicat, il y a quelques mois, \u00e0 tirer la sonnette d\u2019alarme pour \u00abdanger grave et imminent\u00bb au sein du secteur de gastro-ent\u00e9rologie. La possibilit\u00e9 de faire une b\u00eatise \u00ab\u00e9tait alors \u00e9norme\u00bb dans un service o\u00f9 trois infirmi\u00e8res, dont une en p\u00e9riode d\u2019int\u00e9gration, devaient s\u2019occuper de 17 enfants \u00abnourris par des tuyaux\u00bb. A la Piti\u00e9, Didier Choplet (CFDT) a r\u00e9clam\u00e9 \u00e0 la direction une \u00e9tude (refus\u00e9e), suite \u00e0 \u00abl\u2019\u00e9puisement professionnel\u00bb du personnel qui assure, pour certaines cat\u00e9gories, jusqu\u2019\u00e0 80 heures de travail par semaine. \u00abL\u2019encadrement de proximit\u00e9, \u00e9reint\u00e9, prend des d\u00e9cisions incoh\u00e9rentes. La direction, elle, se dit impuissante. Nous sommes pi\u00e9g\u00e9s, et tout le monde est tr\u00e8s tr\u00e8s mal.\u00bb Le tout dans un syst\u00e8me de sant\u00e9 \u00abqui se transforme en industrie du soin\u00bb.<\/p>\n<p>Rationn\u00e9. A cela s\u2019ajoutent les innovations de directions oblig\u00e9es de racler les fonds de tiroirs. Dans plusieurs h\u00f4pitaux, comme \u00e0 Trousseau, la facturation par les soignants eux-m\u00eames est exp\u00e9riment\u00e9e, pour faire face \u00e0 la r\u00e9duction du personnel administratif. A Henri-Mondor, la directrice faisait payer un droit d\u2019entr\u00e9e au self pour les personnels venant avec leur propre gamelle. Elle est revenue en arri\u00e8re sous la pression des agents. Dans d\u2019autres \u00e9tablissements, la m\u00e9diath\u00e8que est supprim\u00e9e ou la cr\u00e8che rationn\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais le pire est \u00e0 venir. Car, \u00e0 cette situation d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s tendue, va se greffer bient\u00f4t la mobilit\u00e9 impos\u00e9e par les regroupements d\u2019\u00e9tablissements. \u00abLes \u00e9quipes de soins, confront\u00e9es \u00e0 des choses d\u00e9licates comme la maladie et la mort, ont besoin de stabilit\u00e9. Or ces \u00e9volutions vont percuter des collectifs qui sont d\u00e9j\u00e0 au bord de l\u2019explosion\u00bb, s\u2019inqui\u00e8te Elisabeth Genest, de Lariboisi\u00e8re. Normalement plus mod\u00e9r\u00e9, Thierry Amouroux, du Syndicat national des infirmiers, estime, lui, qu\u2019\u00abon a atteint le point de rupture\u00bb. Preuve en est, selon lui : les cinq erreurs m\u00e9dicales en six mois li\u00e9es au personnel infirmier. \u00abQuand vous \u00eates \u00e9puis\u00e9 et \u00e0 flux tendu, c\u2019est l\u00e0 que vous faites des erreurs. Et que vous mettez le patient en danger.\u00bb<\/p>\n<p>Plut\u00f4t \u00e9pargn\u00e9s jusqu\u2019alors, les m\u00e9decins eux aussi montent au cr\u00e9neau. \u00abEn plus de l\u2019asphyxie financi\u00e8re des \u00e9tablissements, on nous impose des process qualit\u00e9 d\u00e9connect\u00e9s du terrain, explique Bruno Devergie, de la Conf\u00e9d\u00e9ration des praticiens hospitaliers. Ajout\u00e9s \u00e0 la judiciarisation des rapports avec les patients, ces prescriptions rendent le climat de plus en plus oppressant.\u00bb M\u00eame inqui\u00e9tudes pour Lola Fourcade, du Syndicat des internes de l\u2019AP-HP : \u00abNous payons encore la baisse dramatique du numerus clausus des ann\u00e9es 90. La charge de travail conduit de nombreux internes au burn-out.\u00bb Et de rapporter le cas d\u2019un interne en chirurgie infantile qui, en raison de la charge de travail, a d\u00fb \u00eatre hospitalis\u00e9 pour d\u00e9nutrition : il ne disposait plus du temps n\u00e9cessaire pour se restaurer\u2026<\/p>\n<p>(1) Le pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9<\/p>\n<hr \/>\n<p>Parfois, on n\u2019est pas loin de la maltraitance organis\u00e9e\u00bb &#8211;  Mich\u00e8le* . 59 ans, infirmi\u00e8re en g\u00e9riatrie :<br \/>\n<br \/>Par LUC PEILLON<\/p>\n<p>\u00abLorsque j\u2019ai commenc\u00e9 au service g\u00e9riatrie, nous \u00e9tions deux infirmi\u00e8res et six aides-soignantes pour 40 patients. Depuis la cr\u00e9ation des p\u00f4les, il y a deux ans, je suis seule avec quatre aides-soignantes pour 35 patients. Je suis seule car, lorsque nous sommes deux, ma coll\u00e8gue ou moi sommes envoy\u00e9es dans un autre \u00e9tablissement. Devoir changer du jour au lendemain de service, avec des patients que l\u2019on ne conna\u00eet pas, est tr\u00e8s d\u00e9stabilisant. Beaucoup ont alzheimer et ne connaissent m\u00eame plus leur nom. Vous devez v\u00e9rifier l\u2019identit\u00e9 des gens, parfois en regardant ce qui est inscrit sur les pyjamas, pour ne pas vous tromper dans l\u2019attribution des m\u00e9dicaments. Et quand vous les retrouvez dans la salle \u00e0 manger, vous ne savez plus qui est qui. Vous ne connaissez pas non plus leur pathologie. La seule aide, c\u2019est celle de l\u2019ordinateur. Vous fa\u00eetes de l\u2019abbatage, de la distribution m\u00e9canique de m\u00e9dicaments, alors que ce moment est cens\u00e9 \u00eatre un instant privil\u00e9gi\u00e9 avec le patient.<\/p>\n<p>\u00abFace \u00e0 cette situation, l\u2019encadrement nous dit d\u2019\u00a0\u00bbadapter notre strat\u00e9gie\u00a0\u00bb. Sous entendu, de gagner du temps en s\u2019organisant mieux. Or en g\u00e9riatrie, il est impossible de r\u00e9duire le temps consacr\u00e9 aux patients, sous peine de d\u00e9grader la qualit\u00e9 des soins. Quand quatre aides-soignantes doivent lever, laver, habiller et faire manger 35 personnes \u00e2g\u00e9es, vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 en flux tendu. Vous ne pouvez pas les bousculer. Pour les faire manger, il faut les installer, s\u2019en occuper jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re bouch\u00e9e. M\u00eame donner \u00e0 boire prend du temps. La cons\u00e9quence, par exemple, c\u2019est que beaucoup doivent \u00eatre sous perfusion sous-cutan\u00e9e la nuit pour \u00eatre r\u00e9hydrat\u00e9s, car les soignants n\u2019ont pas pas pu les faire boire correctement dans la journ\u00e9e. Certaines fois, on n\u2019est pas loin de la maltraitance organis\u00e9e. Or ces perfusions sont prescrites par les m\u00e9decins. Eux-m\u00eames savent donc, comme l\u2019encadrement, \u00e0 quel stade nous en sommes.<\/p>\n<p>\u00abJ\u2019aimais beaucoup mon travail. Mais, maintenant, lorsque je rentre le soir \u00e9puis\u00e9e, je suis frustr\u00e9e. J\u2019ai le sentiment du travail mal fait, et \u00e7a, c\u2019est terrible. Je dors mal la nuit, car je ne sais pas o\u00f9 je serai envoy\u00e9e le lendemain. Je ne sais vraiment pas o\u00f9 l\u2019on va. Mais je ne conseille \u00e0 personne d\u2019\u00eatre malade aujourd\u2019hui, et encore moins de vieillir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.\u00bb<\/p>\n<p>* Le pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9<\/p>\n<hr \/>\n<p>\u00abSur les suicides, la direction est officiellement dans le d\u00e9ni\u00bb &#8211; Christian*, 45 ans, directeur d\u2019\u00e9tablissement \u00e0 l\u2019AP-HP :<br \/>\n<br \/>Par LUC PEILLON<\/p>\n<p>\u00abJe pense qu\u2019on a atteint le point de rupture, voire qu\u2019on l\u2019a d\u00e9pass\u00e9 dans certains services. Le sentiment de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir faire ce pour quoi on est form\u00e9, s\u2019est r\u00e9pandu de mani\u00e8re tr\u00e8s forte au sein de l\u2019AP-HP. Car, au fur et \u00e0 mesure des \u00e9conomies impos\u00e9es, on a modifi\u00e9 le contenu m\u00eame du travail. Parall\u00e8lement, on demande au personnel de suivre une d\u00e9marche qualit\u00e9 en compl\u00e8te contradiction avec la d\u00e9gradation des conditions de travail li\u00e9e \u00e0 la pression financi\u00e8re. Ce sont ces injonctions contradictoires qui provoquent aujourd\u2019hui un tel malaise \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Nous-m\u00eames, en tant que directeurs d\u2019\u00e9tablissements, nous subissons la pression de la direction centrale de l\u2019AP-HP, qui subit \u00e0 son tour une forte pression de Bercy. La direction, officiellement, est encore dans le d\u00e9ni sur la question des suicides ou du mal-\u00eatre au travail. Mais nous avons eu, en interne, une sensibilisation sur ces questions il y a quelques semaines. Preuve qu\u2019elle reconna\u00eet les difficult\u00e9s. Au moins officieusement.<\/p>\n<p>\u00abCette politique, qui conduit \u00e0 ces pressions, est d\u2019autant moins justifi\u00e9e qu\u2019elle repose sur une notion tr\u00e8s controvers\u00e9e : celle de d\u00e9ficit. C\u2019est pour moi un abus de langage. Un \u00e9tablissement hospitalier n\u2019a pas de marges de man\u0153uvres sur ses d\u00e9penses, sauf \u00e0 d\u00e9cider qu\u2019il ferme les urgences quatre heures par jour pour r\u00e9guler les entr\u00e9es, ou qu\u2019il va supprimer d\u2019autorit\u00e9 un service. Ce qui est \u00e9videmment impossible. Ce n\u2019est pas le directeur qui d\u00e9cide de l\u2019existence de tel ou tel service, mais le minist\u00e8re. Le d\u00e9ficit d\u2019un \u00e9tablissement n\u2019est donc rien d\u2019autre que la baisse de l\u2019enveloppe qui lui est allou\u00e9e, et non compens\u00e9e, puisqu\u2019il y a un maintien, voire une hausse de l\u2019activit\u00e9 de soins. Cette situation de p\u00e9nurie g\u00e9n\u00e8re aussi des tensions entre les services, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des services eux-m\u00eames. Certains se plaignent d\u2019\u00eatre moins consid\u00e9r\u00e9s que d\u2019autres, notamment du fait de la mise en concurrence n\u00e9e de la tarification dite \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019activit\u00e9\u00a0\u00bb. Le personnel \u00ab\u00a0\u00e9ponge\u00a0\u00bb pour l\u2019instant toutes ces tensions, mais pour combien de temps encore ?<\/p>\n<p>\u00abCette logique est dramatique pour l\u2019avenir. D\u2019autant qu\u2019on met sous pression toute l\u2019institution hospitali\u00e8re pour moins d\u2019un milliard d\u2019euros de \u00ab\u00a0d\u00e9ficit\u00a0\u00bb annuel, alors qu\u2019au m\u00eame moment, on sait trouver des milliards pour un plan de relance ou de soutien au secteur bancaire. Je reste cependant optimiste car j\u2019esp\u00e8re un sursaut de la part de nos responsables.\u00bb<\/p>\n<p>* Le pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Semaine de 80 heures, sous-effectifs, d\u00e9sorganisation\u2026 l\u2019AP-HP est frapp\u00e9e par une vague de suicides. 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