Article de Médiapart du 31 octobre 2011 : Enfants, graines de délinquants?» ou les tout-petits sous surveillance

31 octobre 2011 | Par La rédaction de Mediapart et Lucie Delaporte

C’était en 2006. Un projet de loi sur la prévention de la délinquance s’appuyant sur les conclusions d’un rapport de l’Inserm préconisait de dépister les troubles de conduite dès l’âge de 3 ans. En réaction, ce documentaire de Marina Julienne et Christophe Muel:

Face au tollé général que provoqua cette proposition (la pétition du collectif Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans récolta pas loin de 200.000 signatures), le gouvernement dut retirer de son plan de prévention de la délinquance l’idée d’un dépistage précoce.

En cette rentrée pourtant, une note du ministère a ravivé à la mi-octobre les craintes de voir resurgir ce type de « dépistage » d’inspiration déterministe dès la maternelle. Au point que le ministre de l’éducation nationale a dû ces derniers jours amorcer un rétropédalage en plaidant le malentendu.

Enfant «à risque» ou «à haut risque»
Le 13 octobre dernier, un article du Monde révélait qu’une note interne émanant du ministère de l’Education nationale envisageait de «passer au crible les comportements et les apprentissages des élèves dès 5 ans» pour ensuite les classer en trois catégories «RAS» (rien à signaler), « risque » ou « haut risque » en fonction de leurs lacunes scolaires mais aussi comportementales.
Immédiatement, Luc Chatel doit reconnaître que les expressions employées par ces évaluations ont pu être maladroites. Ce n’est qu’une malencontreuse erreur de formulation, un regrettable problème de sémantique. La semaine dernière, le repli est encore plus net: le ministre réfute le terme d’évaluation et préfère parler « d’outils » pouvant permettre aux enseignants « un repérage précoce de la difficulté scolaire ». Ces outils seraient d’ailleurs facultatifs et ne feraient l’objet d’aucune remontée nationale. Pas de fichage national en somme des petits « à haut risque » de 5 ans.

Certains ont pris acte de la reculade, comme l’explique Patrick Roumagnac pour les inspecteurs du SE Unsa. «Le dispositif a été complètement modifié. Les enseignants n’ont aucune obligation à utiliser ces outils. Les termes “à risque”, “à haut risque”, assez curieux à cet âge, ont été supprimés», se réjouit celui qui défend que les enseignants ont effectivement besoin d’outils pour repérer les difficultés des élèves. «Parce que nous avons été vigilants, les choses sont nettement rentrées dans l’ordre», affirme le représentant du syndicat majoritaire chez les inspecteurs.

Un optimiste qu’est loin de partager Pierre Suesseur, porte-parole du collectif Pas de zéro de conduite : «Je crois qu’il s’agit de pseudo-reculs tactiques. Mais nous ne sommes pas dupes, tout cela revient régulièrement depuis des années», rappelle-t-il. Pour le collectif, l’initiative vient de loin et la philosophie qui l’inspire est toujours présente rue de Grenelle. «C’est le retour sous une autre forme du carnet de comportement préconisé en 2005 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et auquel il avait dû renoncer face à l’opposition vigoureuse des professionnels de la petite enfance et de la santé, des enseignants et des parents», estime le collectif. «Nous avons eu le deuxième rapport Benisti en février dernier, le rapport Bockel il y a un an… Tous ces rapports qui prônent un dépistage des plus petits sont axés sur la prévention de la délinquance, alors qu’aujourd’hui on tente de nous faire croire qu’il s’agit de repérer les élèves en souffrance !»

Difficile à avaler au moment où les postes de psychologues scolaires de Rased (aide aux élèves en difficulté) sont de loin les plus touchés par les suppressions de postes dans l’Education nationale. Sept ans après celui où il proposait de dépister les bébés un peu trop agités à la crèche, le rapport du député Jacques Alain Benisti sur la prévention de la délinquance continue en effet à faire du repérage très précoce – sous une forme à peine édulcorée – un axe majeur de la politique publique sur le sujet. «Si tous les enfants présentant des signes de mal-être à 3 ans ne deviendront pas des délinquants à 15 ans, on constate à l’inverse, parmi les mineurs délinquants un certain nombre de points communs dès le plus jeune âge», écrit-il.

«Sur le fait qu’il faille aider les enfants en difficulté au plus tôt, cela ne fait pas débat», souligne Pierre Suesseur. «Le problème, c’est dans quel cadre : la société veut-elle aider ces enfants où se protéger contre de futurs délinquants ?» Imaginer comme le prévoit le dispositif aujourd’hui présenté rue de Grenelle que les enfants repérés comme «à risque» puissent avec deux heures de soutien hebdomadaire retrouver le droit chemin n’a aucun sens, explique pour sa part le pédopsychiatre Pierre Delion. Il rappelle en outre le risque de tomber par ces évaluations stigmatisantes dans des prophéties auto-réalisatrices. «Toute ma pratique me montre que les enfants ont tendance à se conformer à ce qu’on attend d’eux», souligne ce praticien.

Reste que la nouvelle tentative du ministère qui fait la part belle aux théories comportementalistes correspond aussi à leur avancée dans le champ scientifique où les débats sur ces questions sont très vifs. Il est important de rappeler que pour certains spécialistes de l’enfance, alors que ces théories gagnent du terrain, il existe d’autres formes de prévention, qui refusent le déterminisme prédictif, le comportementalisme. L’association Pas de 0 de conduite organise un colloque les 27 et 28 janvier prochain pour montrer qu’il existe des formes de préventions alternatives, des “préventions prévenantes”.